Gaixia, la fin de Xiang Yu

Encerclé à Gaixia par les armées de Liu Bang, le seigneur de Chu Xiang Yu entend monter des chants de son pays natal dans la nuit et comprend qu'il a perdu. La scène a fondé la dynastie Han et nourri deux mille ans d'opéra et de poésie.

SOMMAIRE

Campement militaire ancien la nuit dans une plaine gelée : tentes sombres, feux de camp, bannières sans emblème sur leurs hampes, brume et pleine lune
Un campement de l'armée antique, la nuit, dans la plaine glacée : la scène de l'encerclement de Gaixia — Photo d'illustration

Quatre ans de guerre entre Chu et Han

À la chute des Qin, en 206 avant notre ère, deux hommes se partagent l'empire des insurgés : Xiang Yu, aristocrate de Chu et chef militaire redouté, qui prend le titre de roi hégémon, et Liu Bang, un ancien chef de canton devenu roi de Han. Leur rivalité ouvre quatre années de guerre, où Xiang Yu gagne presque toutes les batailles et perd peu à peu tous ses appuis.

À la fin de 203, la coalition se referme. Le général en chef de Liu Bang, Han Xin, secondé par Peng Yue et Ying Bu, réunit selon les textes trois cent mille hommes contre les cent mille qui restent à Xiang Yu, et l'enferme à Gaixia. La manœuvre de Han Xin est restée dans les manuels : son centre recule devant la charge de Chu pour l'attirer en avant, tandis que deux ailes tenues en réserve se referment sur les flancs.

Les chants de Chu de tous côtés

La bataille perdue, l'armée de Chu campe, épuisée, dans le froid. C'est alors que les soldats de Han, dont beaucoup venaient de Chu, se mettent à chanter les chansons du pays. Xiang Yu, entendant sa langue monter de toutes les directions, croit que Chu tout entier s'est rendu, et le découragement gagne son camp, que les désertions vident.

De cette nuit vient l'expression « les chants de Chu de tous côtés », qui désigne en chinois une situation sans issue, cernée de toutes parts. Le récit de la nuit, tel que le rapporte Sima Qian dans la biographie de Xiang Yu, est l'une des pages les plus lues de l'historiographie chinoise : le chef boit sous sa tente, chante son adieu, où il dit que sa force soulevait les montagnes mais que le temps ne lui est plus favorable, et sa compagne, la dame Yu, lui répond en dansant l'épée à la main, disant qu'elle ne saurait lui survivre. Sa mort n'est pas rapportée par l'histoire, mais la tradition veut qu'elle se soit tranché la gorge avec le sabre de son seigneur.

Le fleuve Wu

Xiang Yu perce dans la nuit avec huit cents cavaliers, poursuivi par la cavalerie de Han. Parvenu au fleuve Wu, où un passeur lui offre de le faire traverser vers l'est, il refuse : il était parti avec huit mille fils de la région, aucun n'en revient, et il ne veut pas se présenter devant leurs pères. Il livre un dernier combat à pied et se tranche la gorge. En février 202, Liu Bang monte sur le trône sous le nom de Gaozu et fonde la dynastie Han, qui régnera quatre siècles.

La postérité d'une nuit

Aucune autre défaite chinoise n'a été autant racontée. L'épisode devient un opéra de Pékin, Le roi hégémon fait ses adieux à sa dame, l'un des rôles les plus célèbres du répertoire, et c'est cet opéra que met en abyme le film Adieu ma concubine, palme d'or en 1993. Les poètes ont pris parti pendant deux mille ans : les uns admirent le vaincu magnifique qui refuse de fuir, les autres lui reprochent de n'avoir pas repassé le fleuve pour recommencer. Le proverbe des chants de Chu, lui, s'emploie tous les jours.

Le lieu de la bataille reste discuté : le site présenté comme tel se trouve à Gaixia, dans le bourg de Haocheng du comté de Guzhen, en Anhui, où les fouilles ont dégagé une ville dont l'origine remonte au néolithique et qui était encore occupée sous les Qin et les Han ; d'autres historiens la placent à Lingbi ou à Luyi. Un temple du roi hégémon, sur les bords du fleuve Wu, entretient de son côté la mémoire de la dernière heure.

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