Xiangyang, le siège qui a livré les Song aux Mongols

De 1267 à 1273, la double ville de Xiangyang et Fancheng a tenu six ans contre les armées de Kubilai : ce sont les trébuchets à contrepoids de deux ingénieurs venus d'Irak qui l'ont fait tomber, et avec elle la route du Yangzi.

SOMMAIRE

Porte voûtée dans un rempart de brique grise à créneaux, à Xiangyang, avec une plaque au-dessus de l'arche et des voitures garées au pied du mur
Une porte des remparts de brique grise de Xiangyang, dans le Hubei, classés au patrimoine national
Fxqf / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

La porte du Yangzi

Xiangyang, dans le nord de l'actuelle province du Hubei, tient un passage. La ville est bâtie sur la rive sud de la rivière Han, principal affluent du Yangzi, et sa jumelle Fancheng lui fait face sur la rive nord ; un pont de bateaux les reliait. Qui tient les deux villes tient la route par laquelle une armée venue du Nord peut descendre vers le cours moyen du Yangzi, et de là vers le delta et la capitale. C'est pour cette raison que Xiangyang a été disputée bien avant les Mongols : le comté est créé au début des Han occidentaux et son nom s'est transmis pendant plus de deux mille ans. À la fin des Han, la région passe à Liu Bei après la mort de Liu Biao, et la bataille de Fancheng, en 219, l'une des plus importantes de la période des Trois Royaumes, s'y livre et coûte à Liu Bei la province de Jing. C'est aussi près de Xiangyang, à Longzhong, que le stratège Zhuge Liang vivait retiré avant d'entrer à son service.

Six ans de siège

En 1267 et 1268, les généraux de Kubilai, Aju et le transfuge Song Liu Zheng, viennent bloquer les deux villes en les entourant d'un anneau de forts. La manœuvre est neuve : les Mongols n'assaillent pas, ils enferment, coupent le ravitaillement fluvial et attendent. En face, le commandant Song Lü Wenhuan tient la place, avec des murailles d'environ cinq kilomètres de tour et quelque deux cent mille habitants derrière elles.

Les Song tentent plusieurs fois de percer le blocus, et échouent : mille hommes perdus en octobre 1270, deux mille en août 1271. En 1272, une petite force de trois mille hommes réussit enfin à forcer le barrage naval et à faire entrer des vivres dans la ville. C'est le seul succès, et il ne change rien : les deux commandants qui l'ont mené, Zhang Shun et Zhang Gui, y laissent la vie.

Les machines des ingénieurs persans

Ce qui débloque le siège vient de l'autre bout de l'empire mongol. Kubilai fait venir deux ingénieurs, Ismail et Ala al-Din, arrivés d'Irak, qui construisent sur place des trébuchets à contrepoids, une machine inconnue en Chine jusque-là : les Chinois l'appelleront le « trébuchet des musulmans » ou le « trébuchet de Xiangyang », du nom de la bataille où ils l'ont vu pour la première fois. Là où les anciennes machines chinoises étaient tirées à bras d'hommes, celle-ci lance par la chute d'un contrepoids et projette des blocs de plusieurs centaines de kilos à quelque cinq cents mètres. Une chronique chinoise note que les projectiles avaient plusieurs pieds de diamètre et creusaient, en retombant, un trou de trois ou quatre pieds de profondeur. Une vingtaine de ces engins sont en batterie au début de 1273.

Fancheng tombe la première, puis Xiangyang capitule le 14 mars 1273 : Lü Wenhuan rend la ville et passe au service des Yuan. La route du Yangzi est ouverte, et le reste va vite ; Hangzhou, la capitale des Song du Sud, se rend en 1276, et la dynastie s'éteint pour de bon à la bataille de Yamen, en 1279, qui laisse la dynastie Yuan maîtresse de toute la Chine.

Ce que Marco Polo s'est attribué

Le Devisement du monde raconte la scène autrement. Dans le récit attribué à Marco Polo, ce sont son père Niccolò, son oncle Matteo et lui-même qui proposent au Grand Khan de faire construire les machines : « Grand seigneur, nous avons dans notre suite des hommes qui construiront de tels mangonneaux, lançant de si grandes pierres… » La chronologie l'exclut : le siège s'achève en 1273, avant l'arrivée des Polo en Chine. Les sources chinoises, elles, nomment des ingénieurs venus de Bagdad et portant des noms arabes. L'historien Igor de Rachewiltz observe que le passage ne figure pas dans tous les manuscrits et y voit un ajout postérieur, destiné à donner du crédit au récit.

Xiangyang aujourd'hui

La ville a fusionné avec Fancheng en 1950 sous le nom de Xiangfan, puis a repris son nom historique en 2010. Elle compte 5 260 951 habitants pour l'ensemble de sa préfecture au recensement de 2020, dont 2 319 640 dans l'agglomération. Ses remparts de brique grise, classés au patrimoine national, se parcourent encore, avec leurs portes voûtées et leurs créneaux, et le parc de Longzhong entretient le souvenir de la retraite de Zhuge Liang. Le siège, lui, est resté dans la mémoire populaire par un autre chemin : c'est le décor de plusieurs romans de cape et d'épée du vingtième siècle, où la défense de la ville sert de dernier rempart d'une civilisation.

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