Le pont de Luding et la Longue Marche
Un pont de chaînes de fer jeté au début du XVIIIe siècle sur la Dadu, dans l'ouest du Sichuan, et l'un des épisodes les plus racontés de la Longue Marche : l'assaut du 29 mai 1935, dont l'ampleur exacte divise encore les historiens.
SOMMAIRE

Le tablier de planches et les chaînes de fer du pont de Luding, au-dessus de la Dadu.
N509FZ / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Un pont de chaînes sur la Dadu
La Dadu descend des marges tibétaines vers le bassin du Sichuan en creusant une vallée étroite, rapide et froide, longtemps infranchissable une bonne partie de l'année. Sur la route du thé qui relie la plaine de Chengdu au Tibet, l'empereur Kangxi fait tendre à Luding un pont suspendu de treize lourdes chaînes de fer, sur lesquelles on pose un plancher de planches. Les sources ne datent pas l'ouvrage de la même façon : la version française de l'encyclopédie Wikipédia retient 1706, la version anglaise 1701.
Sa portée principale est d'un peu plus de cent mètres, ce qui en aurait fait, selon la version française, le plus long pont suspendu du monde jusqu'en 1816. Le tablier repose sur neuf chaînes, deux paires servant de garde-corps ; il pend au-dessus de l'eau verte, et il bouge.
Le précédent de Shi Dakai
En 1863, un autre insurgé s'était présenté sur cette rive. Shi Dakai, l'un des principaux chefs de la révolte des Taiping, remontait vers le nord avec son armée quand une crue subite rendit la Dadu infranchissable. Les tentatives de passage échouèrent avec de lourdes pertes, les vivres manquèrent, et le 13 juin il négocia sa reddition contre la vie de ses hommes ; il fut condamné le 25 à être exécuté par découpage. Quatre mille de ses soldats furent relâchés, deux mille exécutés.
Soixante-douze ans plus tard, l'état-major de l'Armée rouge connaît l'épisode, et les nationalistes aussi : la presse de Nankin annonce que les communistes vont devenir les Taiping du Sichuan. C'est ce parallèle, autant que la carte, qui donne à l'affaire son urgence.
La marche forcée du 28 mai
Faute de bateaux en nombre suffisant en aval, à Anshunchang, la colonne doit prendre le pont. Le 28 mai 1935, le quatrième régiment reçoit l'ordre d'être à Luding le lendemain. Il couvre cent vingt kilomètres en moins de vingt-quatre heures, de nuit, sur un sentier de montagne, sous la pluie ; le régiment est commandé par Huang Kaixiang, avec Yang Chengwu comme commissaire politique. Sur l'autre rive marche une colonne parallèle, torches allumées, pour faire croire aux défenseurs à une relève amie.
L'assaut du 29 mai 1935
Les défenseurs sont des troupes provinciales du seigneur de la guerre Liu Wenhui, le 38e régiment de Li Quanshan. Ils ont retiré la plus grande partie des planches du tablier, laissant les chaînes nues, et retranché la tête de pont derrière des sacs et des poutres.
L'attaque commence le 29 mai 1935 vers seize heures. Vingt-deux volontaires, conduits par le commandant de compagnie Liao Dazhu, avancent sur les chaînes à la force des bras, grenades et mausers en bandoulière, tandis qu'une seconde vague reposte des planches derrière eux. Trois hommes sont touchés et tombent, écrit Edgar Snow dans La Chine en marche ; le chiffre officiel gravé aujourd'hui sur le pont est de quatre. La tête de pont est prise, et la route du nord s'ouvre.
Ce que les historiens en disent
L'épisode est devenu, avec le récit d'Edgar Snow puis les peintures, les chansons et les manuels scolaires, l'un des plus célèbres de la Longue Marche. Son ampleur est discutée depuis. En 1981, Deng Xiaoping confie à Zbigniew Brzezinski que ce fut une opération militaire très facile, l'adversaire n'étant que des troupes de seigneur de la guerre armées de vieux mousquets. L'historienne Sun Shuyun a recueilli sur place le témoignage d'un forgeron selon lequel les armes des défenseurs ne portaient qu'à quelques mètres et leurs officiers les avaient abandonnés depuis longtemps ; Jung Chang, à partir de ses propres enquêtes, conclut qu'aucun véritable combat n'a eu lieu au pont.
Le désaccord ne porte pas sur le passage, qui est établi, mais sur le nombre et la qualité des défenseurs, donc sur l'héroïsme. Il vaut d'être connu avant la visite, parce que le récit qu'on entend sur place est le récit officiel.
Le pont aujourd'hui

Le pont de Luding vu de l'aval, entre ses culées de pierre, devant les maisons de bois de la ville.
N509FZ / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Le pont est restauré et se traverse à pied, planches larges au milieu, chaînes de fer luisantes sous la main, filets tendus sur les côtés. Il relie la vieille ville de Luding, aux maisons de bois, au chef-lieu moderne qui monte en gradins sur l'autre rive ; un mémorial et un musée occupent les abords. Le site est classé au titre de la protection nationale, et il figure au programme de presque tous les circuits qui suivent l'itinéraire de la Longue Marche vers le Kham et le col enneigé de Jiajin.
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