Manger sous le rationnement : les liangpiao, 1955-1993

Pendant près de quarante ans, aucun Chinois n'achetait de riz, d'huile ou de tissu sans présenter, avec son argent, les tickets que l'État lui distribuait chaque mois.

SOMMAIRE

Recto et verso d'un bon de céréales violet daté 1975, orné d'un derrick et d'une raffinerie, avec un sceau rouge au dos
Bon de céréales du Hebei daté de 1975, valable pour cinq jin, soit 2,5 kilos, avec ses consignes d'emploi et le sceau du bureau des grains
Bureau des grains du comité révolutionnaire du Hebei / Wikimedia Commons, domaine public

Un billet qui n'est pas de l'argent

À partir de 1955, la République populaire distribue à chaque foyer des bons de céréales, les liangpiao (粮票, liángpiào, littéralement « tickets de grain »). Ils ne remplacent pas la monnaie : ils s'y ajoutent. Pour acheter du riz, de la farine ou des nouilles au prix officiel, bas et fixé par l'État, il faut payer et présenter le nombre de tickets correspondant. Sans tickets, il reste le marché libre, quand il existe, à un prix sans rapport.

La quantité allouée n'est pas la même pour tous. Elle varie selon l'âge, la profession et le lieu de résidence : un docker ou un mineur reçoit davantage qu'un employé de bureau, un adulte davantage qu'un enfant, et le montant dépend de la ration fixée localement. Le ticket a lui-même une aire de validité : les bons provinciaux ne circulent que dans leur province, et il faut des bons nationaux pour manger en voyage. Celui du Hebei, en 1975, porte en toutes lettres l'interdiction de le vendre, de le falsifier ou de le modifier.

Le grain n'est pas seul concerné. Des tickets et des certificats distincts commandent l'accès à l'huile, au tissu, à la viande, au savon, au charbon, aux bicyclettes et aux machines à coudre. Se marier, s'habiller, cuisiner : chaque acte de la vie matérielle passe par une vignette imprimée.

Les cantines des communes populaires

Le système se durcit avec le Grand Bond en avant. En 1958, les campagnes sont regroupées en communes populaires, les parcelles individuelles interdites, et des cantines collectives ouvertes sous le mot d'ordre que manger y est gratuit. Des millions de paysans sont détournés des champs vers les hauts fourneaux de village, tandis que les cadres locaux annoncent des récoltes multipliées par deux ou par trois quand la production réelle progresse de quelques points.

L'État achète le grain sur la foi de ces déclarations, et vide les greniers. La production tombe de 200 millions de tonnes en 1958 à 170 millions en 1959, puis à 143,5 millions en 1960, soit 70 % du niveau de 1958. La famine qui suit, de 1959 à 1961, est la plus meurtrière de l'histoire, et son bilan reste disputé selon les auteurs : 15 millions de morts pour l'Académie chinoise des sciences en 1989, 22 millions pour le Bureau national des statistiques en 1998, 30 millions pour la démographe Judith Banister, 36 millions pour le journaliste Yang Jisheng, 45 millions pour l'historien Frank Dikötter. Les provinces les plus touchées perdent une part considérable de leur population, l'Anhui 18 %, Chongqing 15 %, le Sichuan 13 %.

La Chine continue d'exporter des céréales pendant la famine pour se procurer des devises. En 1962, devant la conférence des sept mille cadres, Liu Shaoqi attribue la catastrophe « à 30 % aux calamités naturelles et à 70 % aux erreurs humaines », une formule restée célèbre ; le Parti reconnaîtra officiellement en 1981 qu'elle est d'abord due aux fautes du Grand Bond.

Le restaurant disparaît

La vie alimentaire de l'époque maoïste se déroule presque entièrement hors du marché. Le restaurant privé n'existe plus : il reste les cantines d'entreprise, les cantines scolaires et les restaurants d'État, à la carte courte et au service expéditif, où l'on paie souvent, là aussi, en tickets. Les huit grandes traditions régionales de la cuisine chinoise survivent dans les maisons, dans les recettes transmises et dans la mémoire des cuisiniers, pas dans une offre commerciale.

Le foyer cuisine ce que sa ration permet : beaucoup de féculents, peu de viande, presque pas d'huile en période difficile. Les tickets se prêtent, s'échangent entre voisins, se marchandent sous le manteau malgré l'interdiction, et deviennent une monnaie parallèle dont chacun connaît le cours. Une génération entière gardera de cette période le réflexe de finir son bol et de ne rien jeter.

1980 : la table se rouvre

La sortie du rationnement suit la réforme économique. À partir de 1980, le commerce privé est de nouveau autorisé, et les premiers restaurants familiaux rouvrent dans les villes, souvent dans une pièce donnant sur la rue. La décollectivisation rend la terre aux familles, qui vendent leur surplus au marché ; la production agricole augmente vite, et les étals se remplissent.

Le système des prix à deux voies, généralisé en 1985, fait coexister un prix administré pour les quantités planifiées et un prix libre pour le reste. À mesure que le second l'emporte, le ticket perd sa raison d'être : ce qu'il donnait le droit d'acheter, l'argent suffit désormais à l'obtenir. Les bons de céréales sont définitivement abolis en 1993, après trente-huit ans d'existence.

Ce qu'il en reste

Les liangpiao sont aujourd'hui des objets de collection, vendus par milliers de variétés, chaque province et chaque année ayant eu les siens : les vignettes portent des scènes de moisson, des usines, des derricks, des slogans, et forment une histoire graphique de la période. Les musées d'histoire locale les exposent à côté des livrets de résidence et des cartes de travail.

Ils rappellent surtout ce que le mot pénurie recouvrait. Dans un pays qui compte aujourd'hui parmi les plus gros marchés de la restauration et de la livraison de repas du monde, la question alimentaire s'est retournée en une génération : elle porte désormais sur le gaspillage, le sucre et le surpoids, non plus sur la ration du mois.

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