Le canal Lingqu, l'ouvrage des Qin vers le Sud
Creusé en 214 avant notre ère pour ravitailler les armées parties conquérir le Sud, le canal Lingqu relie le bassin du Yangzi à celui de la rivière des Perles ; c'est le plus ancien canal à niveau du monde, et il est toujours en eau.
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La digue de pierre qui partage les eaux de la Xiang, à l'entrée du canal Lingqu, à Xing'an.
Farm / Wikimedia Commons, CC BY 3.0
Une conquête à ravitailler
En 214 avant notre ère, Qin Shi Huang lance ses armées contre les peuples Yue du Sud, dans les actuels Guangdong et Guangxi. Le problème n'est pas de vaincre, il est de nourrir : entre la Chine du Nord et le delta de la rivière des Perles, il n'existe aucune voie d'eau continue, et le ravitaillement par les cols est trop lent. Or deux rivières coulant en sens contraire se frôlent à Xing'an, au nord de Guilin : la Xiang, qui monte vers le nord et rejoint le Yangzi, et la Li, qui descend vers le sud et rejoint la rivière des Perles. Cinq kilomètres de collines calcaires les séparent. L'empereur charge l'ingénieur Shi Lu de les joindre.
Le bec en soc et le bief de partage
Le principe de l'ouvrage tient dans une pièce de pierre plantée au milieu de la Xiang, en forme de soc de charrue, que les Chinois appellent le museau : elle fend le courant et en détourne une part, jusqu'au tiers du débit selon la version anglaise de Wikipédia, vers un canal artificiel qui franchit la ligne de partage des eaux avant de rejoindre la Li. Des digues et des déversoirs complètent le dispositif, réglant la part d'eau envoyée au sud et renvoyant le surplus à la rivière.
Les mesures divergent selon les sources : la version française retient 32 kilomètres au total, dont 8,5 pour le canal principal, sur 4,5 mètres de large et un mètre de profondeur ; la version anglaise donne 36,4 kilomètres pour l'ensemble. Toutes deux s'accordent sur ce qui fait l'originalité de l'ouvrage : c'est le plus ancien canal à niveau connu, c'est-à-dire un canal qui épouse les courbes du relief au lieu de le trancher, et le premier au monde à avoir relié deux bassins fluviaux.
Deux mille ans d'entretien
Le canal n'a jamais cessé de servir. Au IXe siècle, des écluses à seuil, que l'on ouvre en retirant des poutres pour lâcher un flot qui porte le bateau plus loin, régularisent la pente : dix-huit selon la source française, trente-sept en 825 selon la source anglaise. Des écluses à sas, ancêtres des nôtres, les remplacent entre le Xe et le XIIe siècle. Les Tang, les Song et les Ming entretiennent l'ouvrage, qui sert aussi bien au transport qu'à l'irrigation des rizières.
Ce que le Lingqu ouvre est une route de quelque deux mille kilomètres entre la Chine du Nord et le delta de la rivière des Perles, par laquelle passeront pendant deux millénaires les soldats, les fonctionnaires, les colons et le grain. La colonisation chinoise du Sud, l'intégration du Guangdong et du Guangxi à l'empire, ont emprunté ce chenal de quelques mètres de large. Avec le Grand Canal et le système de Dujiangyan, il forme le trio des grands ouvrages hydrauliques de la Chine ancienne.
La visite, à Xing'an
Le canal traverse aujourd'hui le bourg de Xing'an, à une soixantaine de kilomètres au nord de Guilin, et se parcourt à pied : le bec en soc et ses digues, les berges dallées, les ponts de pierre, les stèles et le temple des Quatre Sages, dédié aux hommes qui ont construit et entretenu l'ouvrage. Il figure depuis 2013 sur la liste indicative chinoise du patrimoine mondial de l'UNESCO, sans être classé à ce jour, et a été inscrit en 2018 au registre des ouvrages d'irrigation patrimoniaux du monde. C'est l'un des rares chantiers du Premier Empereur que l'on puisse encore voir fonctionner.