Les Sassoon et les Kadoorie, deux dynasties juives de Shanghai et Hong Kong

Venues de Bagdad par l'Inde, les familles Sassoon et Kadoorie ont bâti à Shanghai puis à Hong Kong deux empires du commerce, de la finance et de l'immobilier qui ont marqué un siècle d'histoire chinoise. Du négoce de l'opium au XIXe siècle à l'aide aux réfugiés juifs d'Europe, du Bund à la centrale nucléaire de Daya Bay, leurs trajectoires racontent aussi celle des concessions étrangères et de leur fin.

SOMMAIRE

Façade illuminée du Peace Hotel et de la tour de la Banque de Chine, la nuit, sur le Bund à Shanghai
Le Peace Hotel de nuit sur le Bund à Shanghai
Photo N509FZ, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons

Deux familles de Bagdad

Les Sassoon et les Kadoorie appartiennent toutes deux à la communauté juive de Bagdad, chassée par les persécutions qui visent les Juifs de la ville sous le pacha Dawud dans les années 1820. David Sassoon, né à Bagdad en 1792, prend d'abord la route du port persan de Bushehr en 1828, puis s'installe à Bombay en 1832 avec sa famille. Il y fonde la maison de commerce David Sassoon & Sons, qu'il peuple délibérément d'employés venus de Bagdad. L'entreprise investit le négoce triangulaire entre l'Inde, la Chine et le Royaume-Uni, coton, thé et opium, alors la marchandise la plus rentable du commerce asiatique. Les affaires de la maison s'étendent à la Chine dès l'ouverture des ports du traité, et un comptoir Sassoon s'installe à Shanghai en 1845.

Quelques décennies plus tard, un autre Bagdadi suit le même chemin. Elly Kadoorie, né à Bagdad en 1867, arrive à Shanghai depuis Bombay en 1880 comme employé de David Sassoon & Sons. Il fait rapidement fortune pour son propre compte, avant de fonder ses propres affaires à Shanghai puis à Hong Kong. C'est de cette rencontre entre les deux familles, l'une employant l'autre avant qu'elle ne devienne sa rivale, que naissent deux dynasties parallèles qui vont façonner l'histoire économique de la Chine des traités, puis celle de Hong Kong.

Victor Sassoon et le Bund de Shanghai

La maison Sassoon se scinde en 1867, quand Elias David Sassoon, l'un des fils de David, fonde sa propre firme, E. D. Sassoon & Co, avec des bureaux à Bombay et à Shanghai. Son arrière-petit-fils Victor Sassoon (1881-1961) hérite de l'entreprise à la mort de son père en 1924 et déplace le centre des affaires vers Shanghai, où il investit massivement dans l'immobilier du Bund, le quai qui borde la Concession internationale. Blessé pendant la Première Guerre mondiale au sein du Royal Flying Corps, il se déplace pour le reste de sa vie à l'aide de deux cannes, sans que cela freine son goût des courses de chevaux et de la vie mondaine.

Entre 1926 et 1929, Victor Sassoon fait construire Sassoon House, un immeuble de bureaux et d'appartements conçu par le cabinet Palmer and Turner, qui abrite alors le Cathay Hotel, l'un des établissements les plus luxueux d'Asie durant les années folles de Shanghai. L'immeuble reste aujourd'hui l'un des repères du Bund, sous le nom de Fairmont Peace Hotel.

Marble Hall et les affaires des Kadoorie

À Shanghai, Elly Kadoorie devient l'actionnaire principal de la China Light and Power Company, le fournisseur d'électricité de Kowloon et des Nouveaux Territoires, lors de sa restructuration au début du XXe siècle. Il fait construire à Shanghai Marble Hall, une résidence privée inspirée du château de Versailles et comptée parmi les demeures les plus somptueuses de la ville. La famille investit aussi dans l'hôtellerie de Hong Kong, où la société Hongkong and Shanghai Hotels ouvre le Peninsula Hotel en 1928, à l'entrée de la péninsule de Kowloon.

La guerre et l'aide aux réfugiés

Après l'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne, Shanghai devient l'une des rares villes du monde à accueillir des réfugiés juifs d'Europe sans exiger de visa. Plusieurs dizaines de milliers d'entre eux gagnent la ville à partir de 1938. Horace Kadoorie (1902-1995), l'un des fils d'Elly, fonde en 1937 la Shanghai Jewish Youth Association et ouvre en 1939 une école gratuite pour les enfants réfugiés, qui scolarisera plus d'un millier d'entre eux pendant la guerre. Victor Sassoon participe lui aussi au financement de l'aide à ces réfugiés.

L'occupation japonaise tourne mal pour les Kadoorie eux-mêmes : Elly Kadoorie est arrêté à son domicile de Shanghai en 1942 et interné dans un camp japonais, où il meurt le 8 février 1944. Victor Sassoon quitte Shanghai en 1941, sous la pression grandissante des autorités japonaises.

1949 et le repli sur Hong Kong

La victoire communiste de 1949 met fin aux affaires des deux familles en Chine continentale. Marble Hall est confisquée, et la maison Sassoon doit céder ses intérêts à Shanghai ; son siège, installé à Bombay depuis l'origine, est transféré à Nassau, aux Bahamas, en 1950, où Victor Sassoon s'installe et meurt en 1961. Les fils d'Elly Kadoorie, Lawrence (1899-1993) et Horace (1902-1995), qui avaient tous deux travaillé pour Victor Sassoon dans les années 1920 et 1930 avant de reprendre l'affaire familiale, replient l'ensemble de leurs activités sur Hong Kong. Lawrence Kadoorie développe la China Light and Power en principal fournisseur d'électricité de la colonie et préside la société propriétaire du Peninsula, tandis que Horace se consacre à l'aide aux agriculteurs réfugiés dans les Nouveaux Territoires. En 1981, Lawrence Kadoorie devient le premier habitant de Hong Kong élevé à la pairie britannique, avec le titre de baron.

Le retour en Chine : la centrale de Daya Bay

En novembre 1979, Lawrence Kadoorie conduit une délégation de la China Light and Power à Canton pour discuter, avec les autorités du Guangdong, d'un projet commun : construire à Daya Bay la première centrale nucléaire de la Chine continentale. Le projet suscite une forte opposition à Hong Kong, où un million d'habitants, un cinquième de la population de la colonie, signent une pétition contre le nucléaire. L'accord de coentreprise est signé en janvier 1985 au Grand Palais du Peuple, à Pékin, et Lawrence Kadoorie est reçu le lendemain par Deng Xiaoping. Les deux réacteurs entrent en service en 1993 et 1994. C'est le premier retour d'affaires d'une des deux familles sur le sol chinois depuis 1949, plus de trente ans après que leurs intérêts y avaient été balayés.

Ce qu'il reste des deux dynasties

À Shanghai, Sassoon House et Marble Hall n'ont pas disparu : le premier abrite toujours un hôtel sur le Bund, le second sert aujourd'hui d'espace d'activités pour la jeunesse. À Hong Kong, la China Light and Power, devenue CLP, et le groupe Hongkong and Shanghai Hotels restent dirigés par des descendants de la famille Kadoorie. L'histoire de la Chine du XXe siècle, entre concessions étrangères, guerre, révolution communiste puis ouverture économique, se lit presque en entier dans la trajectoire de ces deux familles venues de Bagdad par l'Inde.

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