Humen, la Bouche du Tigre et la destruction de l'opium
À l'embouchure de la rivière des Perles, la passe de Humen, que les Européens appelaient Bocca Tigris, est le lieu où Lin Zexu fit détruire l'opium des marchands britanniques en juin 1839, et où les forts chinois tombèrent deux ans plus tard.
SOMMAIRE

Les casemates du fort de Weiyuan, à Humen, sous le tablier du pont de Humen.
Jim X / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0
Une passe qui garde Canton
Humen est aujourd'hui un bourg de la ville de Dongguan, dans le Guangdong, sur la rive est de l'estuaire de la rivière des Perles. Son nom signifie « la porte du Tigre » ; les navigateurs portugais l'ont traduit en Bocca Tigris, et les Anglais en Bogue. Le détroit qu'il commande est l'entrée obligée vers Canton, à une soixantaine de kilomètres en amont, et les Qing l'ont fortifié de part et d'autre du chenal : sur l'île d'Anunghoy, les forts de Weiyuan, Jingyuan et Zhenyuan ; sur l'île de Wangtong, les forts de Hengdang et de Yong'an ; en aval, à Chuanbi (Chuenpi) et Shajiao, les premières batteries. La version anglaise de Wikipédia consacrée à la bataille de 1841 compte quarante-deux canons à Weiyuan, soixante à Jingyuan et quarante à Zhenyuan.
C'est par cette passe que montent, depuis le XVIIIe siècle, les navires venus commercer sous le régime du système de Canton, et c'est par elle qu'entre en contrebande l'opium du Bengale, que la Chine interdit et que les négociants britanniques vendent depuis leurs navires-entrepôts mouillés au large.
Juin 1839 : l'opium jeté dans les fosses
Nommé commissaire impérial par l'empereur Daoguang pour mettre fin au trafic, Lin Zexu arrive à Canton en mars 1839. Le 18 mars, il convoque les marchands chinois ; le 21, les négociants étrangers, à qui il ordonne de livrer tous leurs stocks. Enfermés dans leurs factoreries, ceux-ci cèdent après l'arrivée, le 24 mars, du surintendant britannique Charles Elliot, qui prend la remise à son compte. Au 21 mai, 20 283 caisses ont été débarquées. Le total saisi, selon la version anglaise de Wikipédia, se monte à 19 187 caisses et 2 119 sacs, soit plus d'un millier de tonnes de drogue, pour une valeur estimée à deux millions de livres sterling.
La destruction commence le 3 juin 1839 et dure jusqu'au 25 juin, vingt-trois jours. Un témoin de l'époque, cité par Wikipédia, la décrit ainsi : sur une hauteur du rivage, un espace est clôturé, une fosse y est creusée et remplie d'opium mêlé à de la saumure ; on y jette ensuite de la chaux, qui transforme le bassin en une fournaise bouillante, et le mélange s'écoule vers la mer à marée descendante. Dans le même temps, Lin Zexu adresse à la reine Victoria une lettre demandant comment un pays qui interdit l'opium chez lui peut l'imposer à un autre ; elle ne lui serait jamais parvenue, mais le Times de Londres la publie. En mars 1840, la Chambre des communes vote l'expédition militaire par 271 voix contre 262.
1841 : la chute des forts et la mort de Guan Tianpei
La première guerre de l'opium est ouverte. Le 7 janvier 1841, une escadre britannique enlève les forts de Chuanbi ; la convention de Chuanbi, négociée le 20 janvier entre Elliot et le commissaire Qishan, est désavouée par les deux capitales. Du 23 au 26 février 1841, douze navires et un millier de soldats britanniques, appuyés par des marins et des troupes indiennes, attaquent la passe elle-même. Deux mille défenseurs chinois, une trentaine de jonques et plus de cinq cents canons répartis dans les forts ne les arrêtent pas : les batteries d'Anunghoy et de Wangtong sont réduites au silence l'une après l'autre, treize cents soldats se rendent sur Wangtong, et l'amiral Guan Tianpei, qui commandait la défense, meurt dans l'assaut d'Anunghoy. Sa famille identifie son corps le lendemain, et le vaisseau britannique Blenheim tire une salve en son honneur. Les Britanniques comptent cinq blessés, les Chinois environ cinq cents tués ou blessés ; 506 canons sont pris dans les forts, et 339 pièces de plus le même jour.
Le traité du Bogue
Humen donne aussi son nom européen au second traité inégal. Le 8 octobre 1843, Henry Pottinger et le commissaire impérial Qiying y signent le traité supplémentaire dit du Bogue, qui complète celui de Nankin de l'année précédente. Il accorde aux Britanniques l'extraterritorialité, c'est-à-dire le jugement de leurs ressortissants par leurs propres consuls, et la clause de la nation la plus favorisée ; il règle la résidence dans les cinq ports ouverts, Canton, Xiamen, Fuzhou, Ningbo et Shanghai, où les Britanniques peuvent acheter des biens et s'installer avec leurs familles, sans toutefois pouvoir voyager à l'intérieur du pays. Les règlements fonciers de Shanghai, en 1845, en découlent directement.
Humen aujourd'hui

Le musée de la guerre de l'opium, à Humen, avec le pont de Humen sur l'estuaire de la rivière des Perles.
Guangzhou Private Tours by Janvi / Wikimedia Commons, CC BY 4.0
La Chine contemporaine a fait de Humen le lieu de mémoire de la lutte contre la drogue et de ce qu'elle nomme l'humiliation nationale. Le musée de la guerre de l'opium, ouvert en 1957, administre le mémorial Lin Zexu, bâti sur le site même des fosses de destruction, classé site protégé au niveau national, et le musée de la bataille navale, ouvert en décembre 1999. La journée internationale contre l'abus et le trafic de drogues, fixée au 26 juin, commémore le lendemain de la fin de la destruction. Le fort de Weiyuan, restauré, se visite au pied du pont de Humen, ouvert en 1997, qui franchit le détroit pour relier les deux rives de l'estuaire.
Le bourg lui-même est devenu, depuis 1993, l'un des grands centres de la confection chinoise : la version française de Wikipédia lui prête plus de mille deux cents entreprises du vêtement et plus de trois cent mille emplois dans ce secteur, et le surnom de royaume de l'habillement de la Chine du Sud.
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