Séries chinoises ultracourtes : un yuan la seconde de vidéo, et des milliers d'emplois qui disparaissent
En Chine, le marché des séries ultracourtes, plus de cent milliards de yuans et 851 millions d'utilisateurs, a basculé vers la vidéo générée par intelligence artificielle en quelques mois. À Zhengzhou, capitale de cette production à la chaîne, studios, acteurs et figurants racontent une industrie où l'image de synthèse a déjà remplacé l'essentiel du travail humain.
SOMMAIRE

Le tournage d'une série ultracourte chinoise, un format où l'intelligence artificielle remplace désormais une majorité des productions. — Photo d'illustration
Un yuan la seconde de vidéo
Le marché chinois des séries ultracourtes, ces épisodes d'une à deux minutes regardés sur téléphone, pesait plus de cent milliards de yuans (environ 13 milliards d'euros) et touchait 851 millions d'utilisateurs en mai 2026. En quelques mois, l'essentiel de sa production a changé de nature. Sur les 128 000 séries sorties au premier trimestre 2026, selon la China Netcasting Services Association, 95 % avaient été générées par intelligence artificielle plutôt que tournées avec des acteurs. Au deuxième trimestre, cette part retombe à 64 %, un rebond du tournage réel qui montre que le basculement n'est pas total, mais il reste la norme du secteur.
Le déclencheur porte un nom : Seedance 2.0, le modèle de génération vidéo lancé en février 2026 par ByteDance, propriétaire de TikTok et de la plateforme de séries ultracourtes Hongguo. Il produit une vidéo pour environ un yuan la seconde, soit treize centimes d'euro, quand une scène tournée avec une équipe, des acteurs et un décor coûte plusieurs fois ce prix.
Zhengzhou, capitale d'une industrie qui réduit la voilure
Zhengzhou, au centre de la province du Henan, s'est bâtie en quelques années une réputation de capitale chinoise de la série ultracourte. Le studio Zhoutu Culture y illustre le retournement : de 200 séries tournées par mois à son pic, il est retombé à 30, et son effectif est passé de plus de 500 salariés en 2025 à environ 200 aujourd'hui. Vingt mille costumes, devenus inutiles à ce rythme de production, ont été entreposés ailleurs. En juillet 2026, son fondateur, Wang Huan, a vendu les trois véhicules de luxe achetés par le studio pendant les années fastes, pour un total de 4,5 millions de yuans, environ 585 000 euros, et l'a annoncé lui-même sur les réseaux sociaux. « Bien sûr que ça a suscité des réactions », reconnaît-il.
Le studio ne ferme pourtant pas ses plateaux : il tournait encore en juillet une nouvelle série en prises de vues réelles, tout en dotant une équipe d'une cinquantaine de personnes pour sa production par IA, qui livre à elle seule six à huit séries par mois. Wang Huan explique que sa stratégie, vu l'ampleur des investissements et des effectifs passés, est de garder le plus de monde possible au travail. Il résume le calcul inverse fait par une partie de ses concurrents : « Si Hongguo arrêtait demain de vous financer, que feriez-vous ? »
Ce que gagnaient, et gagnent, les acteurs et les figurants
Au pic du boom, une actrice de 24 ans, Wang Ruoyan, tournait jusqu'à seize heures par jour et dormait environ quatre heures par nuit. « Je me suis même endormie sous la douche une fois, confie-t-elle. Quand je me suis réveillée, trente minutes avaient passé. » Un acteur, Luo Haoyu, travaillait jusqu'à 28 jours par mois pendant les meilleures périodes, pour un revenu mensuel avoisinant 20 000 yuans, environ 2 600 euros ; il est retombé autour de 5 000 yuans, 650 euros, depuis que l'IA a pris une partie des tournages. « Au fond, tout le monde savait que ces journées de folie ne dureraient pas toujours, dit-il. Je me suis senti perdu. Qu'est-ce que je suis censé faire, à l'avenir ? » Les cadences avaient aussi un coût physique : lors d'un même tournage, trois ambulances ont dû intervenir en une après-midi, pour une crise cardiaque aiguë, un coup de chaleur et un épuisement.
Plus bas dans la chaîne, un figurant de 22 ans, identifié par son seul nom de famille, Shi, gagnait près de 10 000 yuans, 1 300 euros, par mois pendant le boom. Il dit attendre aujourd'hui 110 yuans, environ 14 euros, pour une apparition de quelques secondes à l'écran, et ne pas avoir été payé 800 yuans, 104 euros, dus depuis décembre. « On ne sait même pas à qui réclamer notre argent », raconte-t-il.
Ce que l'image de synthèse ne remplace pas encore
Sur le tournage encore filmé à la main de Zhoutu, la réalisatrice Li Jun défend la prise de vues réelle : « Les séries tournées avec de vrais acteurs ont davantage besoin d'un réalisateur. Avec le bon texte de commande, n'importe qui peut fabriquer des vidéos par IA. Mais avec un vrai tournage, il faut composer avec les acteurs, la caméra, la lumière. » Elle promet à son équipe de la ramener à l'hôtel avant 19 heures, un horaire que Wang Ruoyan compare à un paradis face aux tournages qui s'achevaient parfois à 3 ou 5 heures du matin.
Wang Huan trace lui aussi une frontière entre ce que la machine sait faire et ce qu'elle ne sait pas encore faire : « L'avantage de l'IA, c'est de faire se disputer deux immortels dans le ciel, pas des gens qui se disputent devant une maison de village. » Le fantastique et les effets spéciaux se prêtent à la génération automatique ; la comédie de mœurs et les scènes d'émotion entre personnages ordinaires restent, pour l'instant, le domaine du tournage réel.
Les plateformes misent des milliards sur l'IA
Le mouvement n'est pas subi par les plateformes, il est financé par elles. ByteDance a engagé 1,5 milliard de yuans, environ 195 millions d'euros, en mai 2026 pour développer la production de séries par IA sur Hongguo, et six grandes plateformes du secteur ont annoncé ensemble 6 milliards de yuans, 780 millions d'euros, d'investissements dans le même sens. Le calcul est simple : une scène générée par ordinateur coûte environ 10 000 yuans, 1 300 euros, de moins à produire qu'une scène tournée, et une série entière, dont le tournage se poursuivait en juillet chez Zhoutu, est passée d'un budget de 300 000 yuans, 39 000 euros, un an plus tôt, à 200 000 yuans, 26 000 euros, aujourd'hui.
Un marché toujours immense, pas près de disparaître
Le rebond du tournage réel au deuxième trimestre, de 95 % à 64 % de contenu généré par IA, montre que le basculement n'efface pas le travail humain : il le rend minoritaire. Le marché reste immense, avec ses 851 millions d'utilisateurs et plus de cent milliards de yuans de revenus, et il continue de produire des tournages classiques quand un scénario, un jeu d'acteur ou une scène de groupe s'y prêtent mieux qu'une image de synthèse. Mais les studios comme Zhoutu Culture ne reviendront pas à leurs effectifs de 2025 : dans une industrie qui vivait de vitesse et de volume, c'est désormais la machine qui tient la cadence, et une partie des plateaux ne rouvrira pas. Luo Haoyu, lui, espère que le public retrouvera de l'exigence envers les tournages classiques : « Je veux encore voir si le public peut de nouveau avoir des attentes plus élevées envers les productions en prises de vues réelles. »
La Rédaction