Sanxingdui et ses masques de bronze
Sortis de deux fosses du Sichuan en 1986, les masques aux yeux saillants de Sanxingdui appartiennent à une civilisation de l'âge du bronze qui n'a laissé aucun texte. La reprise des fouilles en 2020 en a mis au jour six autres fosses.
SOMMAIRE

Masque de bronze aux yeux saillants, du type exhumé à Sanxingdui, Sichuan
Trois tertres dans la plaine de Chengdu
Le site s'étend sur une douzaine de kilomètres carrés dans la plaine de Chengdu, sur le territoire de Guanghan, à une quarantaine de kilomètres au nord-est de la capitale du Sichuan. Son nom lui vient du paysage : trois monticules de terre jaune alignés au sud d'une terrasse en forme de croissant que les riverains appelaient la Baie de la Lune. Sanxingdui (三星堆 Sānxīngduī) signifie « les tertres des trois étoiles », et l'image ancienne de trois étoiles accompagnant la lune décrivait la butte bien avant que l'on sache ce qu'elle recouvrait.
La première trouvaille est fortuite. Au printemps 1929, un paysan qui creuse un fossé d'irrigation met au jour un dépôt de jades dont la qualité attire l'attention des milieux savants de Chengdu. Une campagne de fouilles est montée en 1934 : elle livre d'autres jades et des poteries, sans que personne devine l'ampleur de ce qui dort là. Les décennies suivantes dégagent peu à peu une ville de l'âge du bronze, ceinte de remparts de terre battue, occupée pendant plus d'un millénaire.
1986 : les deux fosses
Le basculement a lieu en 1986. Des ouvriers qui prélevaient de la terre à briques éventrent une fosse rectangulaire remplie d'objets ; une seconde est repérée à quelques dizaines de mètres, au mois d'août. Les deux contiennent plusieurs centaines de pièces de bronze, d'or, de jade et de terre cuite, des dizaines de défenses d'éléphant et des milliers de coquillages ayant servi de monnaie. Rien de comparable n'avait été exhumé en Chine occidentale.
L'état des objets est aussi parlant que leur nombre. Presque tous ont été brisés, tordus ou passés au feu avant d'être enfouis, puis recouverts de terre et d'ossements d'animaux calcinés. L'hypothèse retenue est celle d'un dépôt rituel : la destruction volontaire d'un trésor sacré, offert en une fois. Aucune sépulture n'accompagne ces fosses, et aucun reste humain ne leur est associé.
Des visages sans équivalent
Ce que les fosses ont rendu de plus singulier, ce sont des dizaines de têtes et de masques de bronze à taille humaine ou davantage. Le visage est toujours le même : menton carré, nez droit et fort, sourcils en lame, bouche étirée jusqu'aux joues, oreilles démesurées et souvent percées. Certaines têtes portent encore une feuille d'or plaquée sur la face, ajourée aux yeux. Toutes s'achèvent en bas par une découpe nette, en pointe ou en équerre : elles étaient fichées sur des corps de bois ou d'étoffe aujourd'hui disparus.
Le masque le plus célèbre pousse le parti pris jusqu'à l'invraisemblable. Sorti de la seconde fosse, large de 138 centimètres pour 66 de haut, il porte des pupilles cylindriques qui jaillissent des orbites de plusieurs centimètres, des oreilles déployées comme des ailes et, entre les sourcils, la trace d'un ornement vertical rapporté. Des ouvertures rectangulaires percées au front et sur les côtés montrent qu'il était fixé à un support (poteau, façade, mât) plutôt que porté par un homme.
La fouille de la fosse 3, en juin 2021, en a livré un plus grand encore : 131 centimètres de large, 71 de haut, 66 de profondeur, pour 65,5 kilogrammes. C'est le plus grand masque de bronze connu du site. Il a été présenté au public au début de 2022, lors du gala télévisé du Nouvel An chinois, devant une audience nationale.
La statue debout, l'arbre et le bâton d'or
Les masques ne sont qu'une pièce d'un ensemble plus vaste. La même fosse a rendu une statue humaine debout de près de 2,60 mètres socle compris, pour 180 kilogrammes : un personnage aux pieds nus, vêtu d'une robe à motifs, les bras levés devant lui, les mains refermées en anneaux sur un objet qui n'a pas été retrouvé : bâton, défense d'ivoire, on l'ignore.
Elle a également livré, en centaines de fragments, un arbre de bronze remonté depuis à 3,96 mètres de haut : un tronc à trois étages de branches, neuf oiseaux perchés, des fruits et des pendeloques. La première fosse, elle, contenait un bâton d'or de 1,42 mètre : une feuille martelée enroulée autour d'une âme de bois depuis carbonisée, gravée de poissons, d'oiseaux et de flèches. Il pèse environ cinq cents grammes et passe pour la plus grande pièce d'orfèvrerie de son époque en Chine.
Une métallurgie de la plaine centrale, un répertoire d'ailleurs
Les analyses techniques rangent ces bronzes dans la tradition chinoise du moule à pièces, apparue plusieurs siècles plus tôt : le métal est coulé entre un noyau d'argile et des moules extérieurs assemblés, sans aucune trace du procédé à la cire perdue employé plus à l'ouest. Les pièces monumentales ont été fondues en éléments séparés, puis réunies par des coulées secondaires ; les noyaux d'argile étaient renforcés par des armatures, comme des fers dans du béton. Les fosses contenaient d'ailleurs des vases rituels à alcool de types zun et lei, formes strictement identiques à celles de la Chine centrale, dont l'un est tenu par une figure à tête humaine et corps de serpent. Le savoir-faire est celui de la Chine des Shang ; les images qu'il sert ne le sont pas.
Six fosses de plus, de 2020 à 2022
Une campagne de grande ampleur reprend en 2020, sous des halles climatisées et avec l'appui de dizaines d'universités et d'instituts. Elle dégage six nouvelles fosses, numérotées de 3 à 8, rectangulaires, de trois et demi à vingt mètres carrés. En deux ans, quelque treize mille objets y ont été inventoriés, dont plus de mille deux cents bronzes, plus de cinq cents pièces d'or et autant de jades : un autel de bronze, une boîte à couvercle de tortue, des figures agenouillées portant des vases, des défenses d'ivoire par centaines, des traces de soie et de fibres de bambou. La fosse 5 a rendu un masque d'or de 280 grammes, titrant environ 84 % d'or, le plus lourd connu pour cette période.
Ces fouilles ont surtout apporté des dates. Le radiocarbone place la fosse 4 entre 1260 et 924 avant notre ère, et l'ensemble des dépôts est rapporté à la fin des Shang, les fosses 5 et 6 au début des Zhou occidentaux. L'enfouissement se situe donc autour des XIIe et XIe siècles avant notre ère, à peu près au moment où, à deux mille kilomètres de là, la dynastie des Shang cède la place à celle des Zhou.
Un royaume sans écriture
Aucun texte n'a été trouvé à Sanxingdui : ni inscription sur les bronzes, ni os oraculaires, ni tablette. La civilisation n'a donc laissé d'elle-même aucun nom propre, aucune date, aucun récit. Tout ce qu'on lui rattache vient de sources chinoises très postérieures, qui parlent d'un royaume de Shu établi dans le bassin du Sichuan. Les Chroniques de Huayang, compilées au IVe siècle de notre ère par Chang Qu, soit plus de mille cinq cents ans après l'enfouissement des fosses, y font régner un premier souverain nommé Cancong, dont elles disent qu'il avait les yeux « verticaux » (纵目 zòngmù). Le rapprochement avec les pupilles saillantes des masques est tentant et souvent fait ; il reste une conjecture, tirée d'un texte tardif et largement légendaire.
Sanxingdui est ainsi demeurée absente des chroniques qui ont formé l'histoire de la Chine, toutes écrites depuis la vallée du fleuve Jaune. C'est ce silence qui a nourri, autour du site, une abondante littérature d'hypothèses extravagantes, sur une origine étrangère, voire extraterrestre, de ces visages. Les données de fouille n'en soutiennent aucune : la culture matérielle, la métallurgie et la céramique la rattachent à un foyer local, en contact suivi avec le reste du monde chinois.
Après Sanxingdui : Jinsha
La ville est abandonnée sans que l'on sache pourquoi. Crue du réseau hydrographique, séisme, conflit, changement de dynastie : les explications avancées restent des hypothèses, aucune n'étant établie par la fouille. En février 2001, un chantier de construction de Chengdu met au jour le site de Jinsha, occupé à partir des environs de l'an mille avant notre ère. On y retrouve l'orfèvrerie, les petits masques d'or, les défenses d'ivoire et les jades de Sanxingdui, mais plus de statuaire monumentale. Jinsha est aujourd'hui tenu pour la phase suivante de la même culture, après un déplacement du centre du pouvoir. Le disque d'or à l'oiseau solaire qui y a été trouvé est devenu l'emblème de Chengdu.
Voir les masques aujourd'hui
Le site est protégé au niveau national depuis 1988. Un premier musée a ouvert sur place en 1997 ; un bâtiment neuf, dont l'architecture reprend le motif des trois tertres, l'a rejoint en juillet 2023 avec quelque vingt-deux mille mètres carrés d'exposition et plus de mille cinq cents objets présentés, dont ceux des dernières fosses. Le grand masque aux yeux saillants, la statue debout et l'arbre de bronze y sont exposés à quelques mètres les uns des autres.
Guanghan est à une heure de route de Chengdu, et le musée de Jinsha se trouve dans la ville même : les deux se visitent souvent le même jour, ce qui en fait une étape courante d'un voyage en Chine par le Sichuan. Le site figure par ailleurs depuis 2013 sur la liste indicative du patrimoine mondial, présenté avec Jinsha au titre des sites archéologiques de l'ancien État de Shu ; l'inscription définitive n'est pas acquise.