La philosophie n'est pas réservée aux ados français, Tong. Z ! Xu Ge Fei, l'auteur de Petite Fleur de Mandchourie (un livre passionnant que j'ai lu d'une traite cet été), raconte que sa vie a été bouleversée par la découverte, sur un marché chinois, du Monde de Sophie, un manuel de philosophie très connu en Europe.
La philosophie n'est même pas réservée aux ados tout court mais il est vrai qu'elle a quelque chose de juvénile en ce sens qu'elle pose des questions apparemment stupides mais, en réalité, extrêmement dérangeantes, et, en particulier la petite question anodine en apparence "qu'est-ce que (ceci ou cela)" ?
Prenons une phrase toute simple : "c'est beau", ; formuler un tel jugement présuppose logiquement que l'on sache ce que c'est que le beau sinon on ne pourrait pas dire "cette femme est belle", par exemple. Or il est bien évident que personne ne peut définir le beau. Socrate, dont je vous ai déjà parlé ailleurs, a payé de sa vie sa manie de poser ce genre de questions qui mettaient dans l'embarras les hommes les plus haut placés de son temps. "Qu'est-ce que le beau ?" "Qu'est-ce que le juste ?" Ses disciples, qui étaient des jeunes gens, adoraient déstabiliser les puissants en reprenant à leur compte cet art du questionnement socratique.
L'ordre social suppose qu'on préfère les réponses toutes faites aux questions qui dérangent. On préfère penser que le beau n'existe pas, que "chacun voit midi à sa porte", que le juste, c'est ce que décide la majorité ou que cela dépend des gens. Mais alors, on ne peut plus juger de quoi que ce soit ! Après tout, les Hutus n'aimaient pas les Tutsis, ils les ont massacrés... (j'aurais pu choisir d'autres génocides ou d'autres massacres). De deux choses l'une, ou bien il faut affirmer que les VALEURS ne peuvent pas être purement relatives ou bien il faut accepter... l'inacceptable ! C'est pourquoi la philosophie a aussi une parenté avec la folie, la philosophie, disait Rabelais, "c'est la fin folie", c'est-à-dire la folie toute en finesse mais aussi la folie absolue !
Mais j'imagine que le propos de vos amis Chinois francophones ne signifie pas cela et qu'il veut dire tout simplement que le mode de vie à la française est tellement bizarre qu'il faut être très sage pour garder la raison.
Cette année sera ma dernière année d'enseignement de la philosophie mais, je l'espère, pas ma dernière année de folie juvénile. Qu'on soit chinois ou français, je crois qu'il vaut la peine de faire l'effort de penser contre les lieux communs qui empoisonnent nos consciences.