Gulangyu, l'île de Kulangsu à Xiamen
Un îlot de 1,88 kilomètre carré face à Xiamen, où des consulats, des missions protestantes et des familles chinoises revenues d'Asie du Sud-Est ont bâti ensemble une ville sans voitures. Le site est inscrit au patrimoine mondial depuis 2017 sous son nom en langue locale, Kulangsu.
SOMMAIRE

Villas à vérandas sur les hauteurs de Gulangyu, face au détroit de Lujiang
Un îlot de moins de deux kilomètres carrés face à Xiamen
Gulangyu occupe 1,88 kilomètre carré à l'embouchure du Jiulong, dans la province du Fujian, en face de la ville de Xiamen. Le détroit de Lujiang, large d'environ six cents mètres, sépare les deux rives, et la traversée en bac prend cinq minutes. L'île est faite de collines basses, de rochers arrondis et d'une végétation subtropicale dense, ce qui lui a valu le surnom de jardin sur la mer. Elle compte une douzaine de milliers de résidents permanents et relève administrativement du district de Siming, sur la rive d'en face.
Le nom : l'îlot où les vagues tambourinent
L'île s'est d'abord appelée l'îlot du banc de sable rond. Sous les Ming, elle prend le nom de 鼓浪屿 Gǔlàngyǔ, soit l'îlot (屿 yǔ) des vagues (浪 làng) qui tambourinent (鼓 gǔ) : un rocher creusé du rivage résonne comme une peau frappée quand la marée s'y engouffre. La forme Kulangsu, celle que l'UNESCO a retenue, n'est pas une variante orthographique du mandarin mais la transcription du même nom lu dans le parler du Minnan, la langue de la région, exactement comme Amoy transcrivait Xiamen dans les documents occidentaux du XIXe siècle.
De la base de Zheng Chenggong au port ouvert
Au milieu du XVIIe siècle, Zheng Chenggong, que l'Europe a connu sous le nom de Koxinga, fait de Xiamen et de ses îlots la base de la résistance maritime aux Qing, avant de chasser les Hollandais de Taïwan en 1662. La tradition locale situe au pied du rocher de la Lumière du soleil son terrain d'exercice naval, et l'île lui a élevé bien plus tard le monument qui reste son point de repère le plus visible depuis la mer.
Le tournant vient de la première guerre de l'opium. Le traité de Nankin, signé en 1842, ouvre Xiamen au commerce étranger l'année suivante. Les quais et les entrepôts restent sur la grande île ; l'îlot d'en face, plus calme et mieux ventilé, reçoit les résidences, les consulats, les missions, les écoles et les hôpitaux. Cette répartition des rôles explique la physionomie de Gulangyu : une ville d'habitation et d'institutions, sans industrie ni port de commerce.
La concession internationale de 1903
Un règlement foncier approuvé par le gouvernement des Qing en mai 1902 transforme l'arrangement coutumier en régime écrit : l'île devient en 1903 une concession internationale administrée par un conseil municipal mixte. Treize consulats européens et américains s'y sont succédé entre le milieu du XIXe siècle et 1949. La police municipale est recrutée parmi les Sikhs de l'Inde britannique, un tribunal mixte juge les affaires où se croisent les juridictions, la compagnie danoise des télégraphes y installe un bureau dès les années 1870, et les résidents étrangers se donnent un terrain de football en 1878.
Le régime prend fin avec la guerre. Les Japonais prennent le contrôle de l'île en décembre 1941, aussitôt après l'attaque de Pearl Harbor : les ressortissants des pays alliés sont expulsés, le conseil municipal remanié, l'enseignement réorienté vers le japonais. Les privilèges d'extraterritorialité sont abolis en droit par les traités de 1943, et l'île redevient pleinement chinoise à la capitulation de 1945. Ce demi-siècle de statut partagé forme un épisode singulier dans l'histoire de la Chine : ailleurs, une concession relevait d'une puissance identifiée, alors qu'ici l'administration est restée collective jusqu'au bout.
Les Chinois d'outre-mer et les villas des années 1920
La deuxième couche du bâti ne vient pas des étrangers mais des Chinois revenus d'Asie du Sud-Est. Les années 1920 et 1930 voient s'installer sur l'île des familles enrichies dans le sucre, le caoutchouc, les plantations et le négoce de Java, de Manille ou de Singapour, qui y bâtissent en une quinzaine d'années des centaines de villas. Le cas le plus connu est celui de Huang Yizhu, rentré d'Indonésie en 1920 : il fait construire l'ensemble résidentiel resté le plus célèbre de l'île, fonde une banque, puis finance le téléphone et l'adduction d'eau de Xiamen.
Ce sont ces commanditaires qui décident du visage de Gulangyu. Ils reviennent avec le goût des vérandas coloniales vues sous les tropiques, les moyens d'employer des architectes formés à l'occidentale, et l'attachement aux formes du sud du Fujian : faîtages relevés, tuiles vernissées, cours intérieures.
L'Amoy Deco, un style né sur l'île
L'UNESCO relève cinq registres bâtis sur l'île : le style traditionnel du sud du Fujian, le style colonial à vérandas, le néoclassicisme occidental, le modernisme du début du XXe siècle et l'Art déco. Le sixième est né du frottement des cinq autres, l'Amoy Deco, qui greffe le vocabulaire Art déco et moderniste sur des plans et des matériaux locaux. Formé ici, il a essaimé vers le sud de la Chine, Taïwan et les villes côtières d'Asie du Sud-Est, ce qui en fait l'une des rares contributions architecturales qu'un comptoir de ce genre ait exportées plutôt que reçues.
L'île conserve près d'un millier de bâtiments historiques, dont le dossier de candidature a retenu une cinquantaine d'ensembles représentatifs, quatre voies anciennes et sept sites naturels. Le plus reconnaissable est le Bagualou, élevé en 1907 pour un homme d'affaires venu de Taïwan et dessiné par John Abraham Otte, le médecin missionnaire américain qui dirigeait l'hôpital ouvert sur l'île en 1898 : sa coupole rouge domine tout le relief.
L'île du piano
La musique européenne est arrivée avec les missions. Les églises ont apporté l'orgue et l'harmonium, les écoles ont enseigné le solfège, et le piano est devenu, dans les familles aisées de l'île, un objet ordinaire. Gulangyu affiche le plus fort taux d'équipement en pianos du pays et compte plus d'une centaine de familles de musiciens ; l'Association des musiciens chinois lui a décerné en 2002 le titre d'île de la musique. Plusieurs interprètes formés ici ont fait carrière, dont le pianiste Yin Chengzong.
Deux collections en gardent la trace. Le musée du piano, ouvert en janvier 2000 dans un pavillon du jardin Shuzhuang, réunit une quarantaine d'instruments anciens rassemblés par Hu Youyi, un Chinois d'outre-mer qui en a fait don. Le Bagualou abrite depuis le milieu des années 2000 une collection d'orgues venus du Royaume-Uni, d'Allemagne, des États-Unis et d'Australie, la seule de ce genre en Chine. L'île dispose en outre d'une salle de concert de près de six cents places.
Ce que l'on visite
Le rocher de la Lumière du soleil, deux blocs appuyés l'un contre l'autre, culmine à 92,68 mètres et sert de belvédère sur la baie. Le jardin Shuzhuang, aménagé en 1913 par Lin Erjia, un homme d'affaires venu de Taïwan, a la particularité d'ouvrir sur la mer et de la faire entrer dans sa composition au lieu de s'en protéger. Le jardin du Clair de lune, dessiné en 1985, porte une statue de granit de 15,7 mètres représentant Zheng Chenggong tourné vers le détroit, et un musée voisin lui est consacré.
Le reste se lit dans les rues. Les anciens consulats, l'église catholique achevée à la fin des années 1910, les temples protestants, le cimetière des résidents étrangers, les dispensaires et les écoles missionnaires forment un tissu continu que rien n'est venu percer depuis. Le mémorial ouvert en 1984 dans le jardin Yuyuan rappelle pour sa part que Lin Qiaozhi, pionnière de l'obstétrique moderne en Chine, est née sur l'île en 1901.
Une ville où l'on ne circule qu'à pied
Gulangyu n'admet ni automobiles ni bicyclettes : seules y roulent des voiturettes électriques et quelques véhicules de service. La règle n'est pas une mise en scène pour visiteurs, elle prolonge la topographie, faite de ruelles en pente et d'escaliers où aucune voie carrossable n'a jamais été percée. C'est aussi ce qui rend le silence audible, et avec lui les pianos derrière les persiennes.
Le revers est la fréquentation. Classée au premier rang du barème touristique chinois, l'île reçoit des flux que sa taille absorbe mal : l'accès est contingenté par le nombre de billets de bac mis en vente chaque jour, et les jours fériés chinois y sont à éviter. Elle s'inscrit dans les mêmes itinéraires que la ville de Xiamen et les maisons fortifiées du Fujian, étapes classiques du tourisme en Chine.
L'inscription au patrimoine mondial
Le Comité du patrimoine mondial a inscrit le bien le 8 juillet 2017, lors de sa 41e session, sous le nom de Kulangsu, établissement international historique. Il retient les critères (ii) et (iv) : l'échange de valeurs entre traditions chinoises, sud-est asiatiques et européennes, et l'ensemble bâti que cet échange a produit. La zone inscrite couvre 316,2 hectares, entourée d'une zone tampon de 886 hectares qui englobe le plan d'eau et les rivages commandant les vues. Gulangyu est devenu ce jour-là le cinquante-deuxième bien chinois de la liste.
Le motif retenu mérite d'être lu de près, car il ne porte pas sur un monument mais sur un tissu : ce qui est protégé est la façon dont une ville entière a fondu des apports venus de trois aires culturelles, et le fait que cette fusion reste lisible dans le parcellaire, les jardins et les façades. C'est aussi ce qui rend sa conservation délicate, puisqu'un tissu ne se restaure pas comme un édifice et que chaque ravalement, chaque commerce installé dans un rez-de-chaussée touche au bien inscrit.