Marco Polo a t-il vraiment été en Chine? Vous avez lu son récit. Certains auteurs disent qu'il n'y a jamais été parce qu'il ne fait pas mention de choses évidentes, comme l'utilisation des baguettes pour manger par exemple. Qu'en pensez-vous?
2 réponses
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Anne-C. Berthier Bonjour Steph,
Le doute que vous évoquez a un nom et une date : c'est le livre de Frances Wood, Did Marco Polo Go to China?, paru en 1995. Il a fait beaucoup de bruit, et les arguments sont ceux que vous citez : ni thé, ni baguettes, ni pieds bandés, ni Grande Muraille, ni caractères chinois ; et aucune trace de son nom dans les sources chinoises. D'où l'hypothèse : Polo n'aurait pas dépassé la mer Noire ou la Perse et aurait compilé des récits de marchands persans.
La réponse des spécialistes a été assez ferme : celle d'Igor de Rachewiltz, en 1997, est la plus citée. Elle tient en trois points.
1. Les silences s'expliquent presque tous.
- La Grande Muraille : celle que nous connaissons, en briques, est une construction des Ming, deux siècles après lui. Au XIIIe siècle il n'y avait que des levées de terre en ruine. C'est l'argument le plus faible du dossier à charge, et paradoxalement le plus répété.
- Le thé : il n'était pas d'usage dans le milieu où il vivait. Polo n'a pas fréquenté la société lettrée han mais la cour mongole et l'administration, largement composée d'étrangers (Persans, Turcs, Ouïgours) dont il partageait la langue de travail.
- Les pieds bandés : la pratique était encore limitée à une élite et concernait des femmes qu'un marchand étranger ne voyait pas.
- Les caractères : il ne lisait pas le chinois. Toute son onomastique est persane ou mongole : il dit Cambaluc pour Dadu, Quinsai pour Hangzhou. C'est cohérent avec un homme qui a réellement vécu dans cet univers-là, et non avec un compilateur qui aurait recopié des sources chinoises.
2. Ce qu'il décrit, personne d'autre ne le décrivait. Le fonctionnement du papier-monnaie, le monopole du sel, l'organisation des relais de poste, les itinéraires, les revenus des provinces : tout cela est d'une précision qu'on ne s'invente pas depuis Venise, et une partie a été confirmée par les documents administratifs yuan.
3. Il y a un indice matériel. Le sinologue Yang Zhijiu a repéré dans une compilation chinoise un document relatif à la mission qui escortait une princesse mongole vers la Perse : celle-là même que Polo dit avoir accompagnée au retour. Les noms des trois envoyés et la date concordent avec son récit, alors que ce document n'a été publié qu'au XXe siècle et que Polo ne pouvait pas le connaître.
Ce qu'il faut lui retirer, en revanche
Le livre n'est pas un journal de voyage : c'est un texte dicté en prison à Gênes, vers 1298, à Rustichello de Pise, un auteur de romans de chevalerie... ce qui explique le ton, les nombres ronds et les merveilles. Polo n'a certainement pas été gouverneur de Yangzhou, et il s'attribue un rôle qu'il n'a pas eu. Les manuscrits, très nombreux et tous différents, ont continué d'ajouter et de retrancher pendant deux siècles.
La position raisonnable aujourd'hui : il y est allé, il a vu beaucoup de choses, il en a arrangé une partie, et son collaborateur a fait le reste. Ce qui reste extraordinaire, c'est qu'un livre aussi trafiqué contienne autant d'informations exactes.
- La Grande Muraille : celle que nous connaissons, en briques, est une construction des Ming, deux siècles après lui. Au XIIIe siècle il n'y avait que des levées de terre en ruine. C'est l'argument le plus faible du dossier à charge, et paradoxalement le plus répété.
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Bertrand_Laoshi Je remonte ce fil parce qu'il s'est passé quelque chose depuis.
Hans Ulrich Vogel a publié en 2013 un gros livre (Marco Polo Was in China) qui reprend le dossier par un angle inattendu : les monnaies, le sel et les recettes fiscales. Sa démonstration est qu'un faussaire n'aurait jamais pu inventer les taux de conversion, la répartition régionale des monnaies de coquillage au Yunnan ni le détail des revenus du sel, tous vérifiables aujourd'hui dans les archives chinoises et tous exacts.
C'est technique et ce n'est pas amusant à lire, mais après ça la thèse du voyage imaginaire n'a plus grand monde pour la défendre.
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