La ligne Hu Huanyong

SOMMAIRE

Carte de la Chine coupée en diagonale par la ligne Heihe-Tengchong, moitié sud-est en rouge et moitié nord-ouest en jauneLa ligne Hu Huanyong, appelée aussi ligne Heihe-Tengchong, est une droite imaginaire qui traverse la Chine en diagonale, de la ville de Heihe, sur le fleuve Amour, dans la province du Heilongjiang, à celle de Tengchong, aux confins du Yunnan et de la Birmanie. Orientée nord-est sud-ouest à environ 45 degrés, longue d'à peu près 4 000 kilomètres, elle partage le pays en deux moitiés dont l'inégalité démographique n'a pas d'équivalent à cette échelle. Le géographe Hu Huanyong l'a proposée en 1935. Quatre-vingt-dix ans, un exode rural massif, une industrialisation et deux politiques successives de développement de l'Ouest plus tard, elle n'a pratiquement pas bougé.

Le tracé, et pourquoi il porte trois noms

La ligne relie deux villes que presque tout oppose. Heihe, au nord, fait face à la ville russe de Blagovechtchensk sur l'Amour, par 50 degrés de latitude nord. Tengchong, au sud, est une ville volcanique du Yunnan occidental, à une trentaine de kilomètres de la frontière birmane. Entre les deux, environ 4 000 kilomètres de trait droit, incliné à quelque 45 degrés.

Les trois noms de la ligne racontent trois choses différentes. Hu Huanyong, en 1935, l'appelait ligne Aihui-Tengchong, du nom que portait alors la localité du nord. Ce nom a changé deux fois : la graphie du toponyme a été modifiée en 1956, puis la ville a été rattachée en 1983 à la municipalité de Heihe. C'est de là que vient la double appellation que l'on rencontre encore aujourd'hui, ligne Aihui-Tengchong chez certains auteurs, ligne Heihe-Tengchong chez d'autres : il ne s'agit pas de deux tracés mais d'un seul, désigné par deux états civils du même lieu. Le troisième nom, ligne Hu Huanyong, ou Hu line dans la littérature internationale, vient du démographe Tien Hsin-yuan, de l'université d'État de l'Ohio, qui l'a baptisée ainsi bien après sa publication.

Un détail compte plus que les noms : Hu Huanyong n'a pas dessiné sa ligne. L'article de 1935 la décrit en une phrase, mais la carte qui l'accompagne ne la porte pas. Elle n'a été tracée pour la première fois qu'en 1989, sur la carte de répartition et de densité de la population de la République populaire de Chine, que Hu Huanyong a établie avec Wu Li à partir du troisième recensement, celui de 1982, et des statistiques de 1985. Il n'existe donc pas de définition géodésique de la ligne, et c'est la raison pour laquelle les chiffres publiés varient légèrement d'un auteur à l'autre : chacun la reconstitue. Les géographes de l'Académie des sciences de Chine qui ont travaillé sur le recensement de 2020 ont ainsi préféré une quasi-ligne Hu, calée sur les limites des préfectures, afin de pouvoir agréger des données administratives sans découper d'unité.

Qui était Hu Huanyong

Hu Huanyong est né le 20 novembre 1901 à Yixing, dans le Jiangsu, et mort le 30 avril 1998. Entré à l'école normale supérieure de Nankin en 1919, diplômé de son département de sciences de la Terre en 1921, il complète sa formation à l'université du Sud-Est puis part en France, où il étudie de 1926 à 1928 à l'université de Paris et au Collège de France. Rentré en Chine, il enseigne à l'université centrale nationale, dont il dirige le département de géographie. Il rejoint en 1953 l'université normale de Chine de l'Est, à Shanghai, et y prend en 1957 la direction du bureau de recherche en géographie de la population, la première structure de ce type dans le pays, érigée en institut en 1983. Il est considéré comme le fondateur de la géographie de la population en Chine.

L'article de 1935, et la question à laquelle il répondait

La ligne paraît dans un article intitulé La répartition de la population chinoise, publié dans la revue de la Société de géographie de Chine. Son objet n'est pas la ligne : c'est un débat de l'époque, vif et politique, sur le point de savoir si la Chine était surpeuplée. Deux camps s'affrontaient, l'un invoquant la misère, le chômage et l'émigration, l'autre répondant qu'en divisant simplement la population par la superficie du pays on obtenait une densité inférieure à celle de plusieurs pays d'Europe occidentale. L'article s'ouvre sur cette querelle et affirme qu'on ne peut la trancher sans connaître d'abord l'état réel de la répartition de la population.

Pour y répondre, Hu Huanyong rassemble, dans une Chine des années 1930 où la statistique est lacunaire, des données de population descendues jusqu'à l'échelon du district, et dresse la première carte de répartition et la première carte de densité de la population chinoise. Il y distingue huit classes de densité, de plus de 400 habitants au kilomètre carré pour la première à moins d'un habitant au kilomètre carré pour la huitième. C'est en commentant cette dernière classe qu'il écrit le passage devenu célèbre : en tirant une droite d'Aihui, en Heilongjiang, jusqu'à Tengchong, au Yunnan, on obtient une partie sud-est de 4 millions de kilomètres carrés, soit 36 pour cent du territoire, et une partie nord-ouest de 7 millions de kilomètres carrés, soit 64 pour cent ; mais la première porte 440 millions d'habitants, 96 pour cent du total, et la seconde 18 millions, soit 4 pour cent.

Carte de la densité de population de la Chine en 2000, en teintes d'orange, du plus clair au nord-ouest au plus foncé dans les plaines de l'est
La densité de population de la Chine en 2000, par carreaux de 30 secondes d'arc. La coupure diagonale se lit sans qu'aucune ligne soit tracée.

Deux précautions s'imposent avec ces chiffres, et elles sont souvent oubliées. Ils reposent sur les données disponibles vers 1933, pour une population totale d'environ 458 millions d'habitants. Et ils sont calculés sur la carte de la Chine telle qu'elle était alors revendiquée : la Mongolie y figure, dont Pékin ne reconnaîtra l'indépendance qu'après la Seconde Guerre mondiale, tandis que Taïwan, colonie japonaise depuis 1895, en est absente. Le partage 36 / 64 et le partage 43 / 57 des décennies suivantes ne portent donc pas sur le même pays, et les comparer directement n'a pas de sens.

Ce que les recensements ont donné

Les géographes de l'Institut des sciences géographiques et des ressources naturelles de l'Académie des sciences de Chine ont recalculé, avec une même méthode pour toutes les dates, la part de chaque moitié. Leurs résultats, publiés en 2016, sont les suivants. Les densités sont exprimées en habitants au kilomètre carré.

  • 1933, chiffres de Hu Huanyong : moitié sud-est, 36 pour cent de la superficie, 96 pour cent de la population, densité 135,4 ; moitié nord-ouest, 64 pour cent de la superficie, 4 pour cent de la population, densité 5,0.
  • 1953, premier recensement : sud-est, 43,24 pour cent de la superficie, 94,80 pour cent de la population, densité 139,5 ; nord-ouest, 56,76 pour cent de la superficie, 5,20 pour cent de la population, densité 5,8.
  • 2000, cinquième recensement : sud-est, 94,59 pour cent de la population, densité 303,8 ; nord-ouest, 5,41 pour cent de la population, densité 13,2.
  • 2010, sixième recensement : sud-est, 94,41 pour cent de la population, densité 325,8 ; nord-ouest, 5,59 pour cent de la population, densité 14,7.
  • 2020, septième recensement, calcul d'une autre équipe sur la quasi-ligne Hu : le rapport entre les deux moitiés est de 93,5 à 6,5.

Ce que ce relevé montre est spectaculaire par sa monotonie. La population de la Chine est passée de 602 millions d'habitants en 1953 à 1,295 milliard en 2000 et 1,340 milliard en 2010 ; la densité moyenne du pays a plus que doublé, de 62,7 à 139,6 habitants au kilomètre carré ; des centaines de millions de personnes ont quitté la campagne pour la ville. Entre 1953 et 2010, la part de la moitié nord-ouest est passée de 5,20 à 5,59 pour cent. Trente-neuf centièmes de point en cinquante-sept ans.

Le lecteur attentif remarquera que la part de l'Ouest augmente, très lentement mais régulièrement. Les auteurs de l'étude de 2016 attribuent cette dérive non pas à une migration d'est en ouest, mais à la natalité : les régions de l'Ouest comptent une forte proportion de population des minorités nationales, qui bénéficiait d'exemptions à la politique de l'enfant unique, et leur accroissement naturel a longtemps dépassé celui de l'Est.

Pourquoi la ligne ne bouge pas

Hu Huanyong avançait lui-même trois facteurs pour expliquer le contraste : le milieu naturel, le niveau de développement économique et les conditions historiques et sociales. Les travaux ultérieurs ont donné au premier une place dominante, les deux autres s'étant construits sur lui.

La ligne coïncide approximativement avec l'isohyète des 400 millimètres de précipitations annuelles, qui sépare en Chine le domaine semi-aride du domaine semi-humide. Elle correspond, dans le centre et le nord du pays, à la limite de pénétration de la mousson d'été venue du sud-est, et dans le sud-ouest à la limite occidentale de la mousson du sud-ouest. Au sud-est, la pluie suffit à l'agriculture ; au nord-ouest, elle ne suffit durablement qu'à l'élevage.

Le relief suit le même partage. Plus de 70 pour cent de la population chinoise vit au-dessous de 500 mètres d'altitude, et la moitié au-dessous de 200 mètres, dans les plaines. Or la Chine s'abaisse du nord-ouest vers le sud-est, et la ligne longe grossièrement ce basculement : au-delà commencent le plateau du Tibet, les monts Hengduan, le plateau de Mongolie-Intérieure et les déserts du Nord-Ouest. Une étude de corrélation citée par les mêmes auteurs trouve un ajustement logarithmique de 0,91 entre le dénivelé du terrain et la densité de population.

Vient enfin la terre elle-même. Selon l'enquête foncière nationale de 2008, la moitié sud-est concentrait 76,36 pour cent des terres cultivées du pays, contre 23,64 pour cent pour la moitié nord-ouest, qui occupe pourtant la majorité du territoire. La ligne sépare aussi, plus ou moins, un domaine agricole d'un domaine pastoral, et elle recoupe partiellement des limites écologiques, géomorphologiques et culturelles.

La question du Premier ministre

La ligne aurait pu rester un objet d'histoire des sciences. Elle est devenue, en Chine, un sujet de débat public, et c'est à un chef de gouvernement qu'elle le doit.

Une première fois en août 2013, lors d'une séance de restitution de travaux sur l'urbanisation devant les deux académies chinoises, le Premier ministre Li Keqiang pose la question aux chercheurs présents : l'urbanisation décide de la réussite ou de l'échec de la modernisation du pays, la ligne Hu Huanyong est un problème de géographie économique, faut-il la briser, peut-on la briser, aidez-nous à l'étudier. La scène est rapportée par l'un des participants.

Une seconde fois fin novembre 2014, publiquement cette fois, au Musée national de Chine, devant une exposition consacrée aux sciences de l'habitat. Montrant la ligne sur une carte, il observe que 94 pour cent de la population chinoise vit sur 43 pour cent du territoire, à l'est, mais que le Centre et l'Ouest ont eux aussi besoin de s'urbaniser, et qu'il faut chercher comment briser cette régularité pour que les habitants de ces régions puissent, eux aussi, avoir part à la modernisation sans quitter leur pays natal. La presse chinoise a résumé la séquence en une formule, la question du Premier ministre, et le terme est devenu un mot-clé du débat.

Deux camps se sont formés. Pour les uns, la ligne peut être brisée : les nouvelles routes commerciales vers l'ouest et une urbanisation d'un type nouveau ouvriraient à l'intérieur du pays des perspectives que la géographie seule ne dicte plus. Pour les autres, elle ne le peut pas, la répartition qu'elle décrit étant déterminée par des conditions physiques que la politique n'atteint pas. Une équipe de l'Académie des sciences de Chine a publié en 2016 une réponse argumentée, qui distingue les deux questions : la ligne, en tant que loi géographique objective, ne se brise pas ; mais le problème réel qui préoccupait le Premier ministre, c'est-à-dire une urbanisation et une modernisation de meilleure qualité au Centre et à l'Ouest, admet des solutions, par une répartition raisonnée des populations, des villes et des industries. Une autre équipe, conduite par Wang Zheng, a estimé par simulation que le changement climatique pourrait permettre à la moitié occidentale de nourrir une quarantaine de millions d'habitants supplémentaires, ce qui déplacerait le curseur sans effacer le contraste.

Ce que le recensement de 2020 a montré

Le septième recensement, dont les résultats ont été publiés en 2021, a permis un nouveau relevé. Le rapport de population entre les deux moitiés y est de 93,5 à 6,5 : la part de l'Ouest continue de progresser, mais nettement moins vite qu'avant 2010, et le partage général n'a pas changé de nature.

C'est ailleurs que se trouve la nouveauté, et elle est contre-intuitive. Entre 2010 et 2020, les zones en décroissance démographique ont représenté 54,22 pour cent de la superficie de la moitié sud-est, c'est-à-dire davantage que les zones en croissance. Dans la moitié nord-ouest, elles atteignent environ 26 pour cent. Partout, la croissance se concentre sur les capitales provinciales, et cet effet est plus marqué à l'ouest qu'à l'est. Autrement dit, la moitié occidentale s'est mise à se peupler et à se dépeupler exactement comme l'orientale : la ligne tient toujours comme rapport, mais elle a cessé de séparer deux régimes démographiques distincts. Les auteurs de cette étude y voient une forme de franchissement de la ligne, non pas dans les proportions, mais dans les mécanismes.

Les lignes dérivées, et les limites de l'exercice

La fécondité de l'idée a produit d'autres tracés : une quasi-ligne Hu calée sur les préfectures, une sous-ligne Hu, une ligne Qilian-Gyirong proposée pour le plateau tibétain. Son usage a aussi débordé la géographie de la population, et on la retrouve appliquée au zonage fonctionnel du territoire, aux émissions de carbone ou à la diffusion du numérique.

Ces extensions appellent une réserve. La ligne est un résumé, pas une frontière. Elle ne dit rien des contrastes internes à chaque moitié : la moitié occidentale contient les oasis du bassin du Tarim et les vallées du Gansu, densément peuplées à leur échelle, et la moitié orientale contient des zones de montagne presque vides. Hu Huanyong lui-même consacrait la fin de son article à ces exceptions, décrivant les régions peu peuplées du sud-est et les régions peuplées du nord-ouest. Une droite tirée entre deux villes ne remplace pas une carte ; elle sert à en retenir l'essentiel.

Lors du centenaire de la géographie moderne chinoise, la Société de géographie de Chine et le magazine Chinese National Geography ont fait figurer la ligne Hu Huanyong parmi les trente grandes découvertes du siècle écoulé. En 2025, elle a eu quatre-vingt-dix ans, et les commentaires publiés à cette occasion en Chine s'accordent sur un point : la question n'est plus de savoir si l'on peut déplacer la ligne, mais de savoir ce que l'on peut construire de part et d'autre.

Illustrations : Stefan Lew, modified by dbslkc, Public domain ; SEDACMaps, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

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