Yixing, la cité du lac Tai qui a donné à la Chine ses théières de terre pourpre
Au bord du lac Tai, Yixing réunit un thé de tribut des Tang, un récit de conversion devenu proverbial et une argile sans émail dont les Ming ont tiré la théière chinoise.
SOMMAIRE

Une théière de terre pourpre sans décor, sur la table d'un lettré ouverte sur les collines du lac Tai, dans le style de la peinture à l'encre.
Une cité des collines, au bord du lac Tai
Yixing occupe l'extrémité méridionale du Jiangsu, sur la rive occidentale du lac Tai, là où la plaine d'eau et de rizières vient buter contre les premiers reliefs qui annoncent l'Anhui et le Zhejiang. La ville relève aujourd'hui de Wuxi. Ce voisinage de l'eau et de la colline explique une grande part de son histoire : des hauteurs sont venus les argiles et les bois de bambous, du lac et des canaux la circulation des marchandises vers Suzhou, Hangzhou et le Grand Canal.
Zhou Chu, les trois fléaux et un nom deux fois changé
Le récit le plus connu attaché au lieu est celui de Zhou Chu, jeune homme violent du troisième siècle dont le Shishuo xinyu, les Nouveaux propos mondains, rapporte l'histoire. Les habitants comptaient trois fléaux : un tigre dans la montagne, un dragon des eaux dans la rivière, et Zhou Chu lui-même. Parti tuer les deux bêtes, il découvrit au retour que la population se réjouissait d'être enfin débarrassée du troisième. Le récit s'achève sur sa conversion à l'étude et à la droiture ; la tradition lettrée en a fait l'exemple canonique de l'homme qui se corrige.
La famille tint son rang. L'historiographie rattache au fils de Zhou Chu le nom donné à la circonscription sous les Jin, formé sur le caractère de la loyauté, yi. Sous les Song, ce même signe entra dans le nom personnel d'un empereur, et le tabou interdisait dès lors de l'écrire : il fut remplacé par un caractère de sonorité proche signifiant « ce qui convient ». C'est l'orthographe actuelle du nom de la ville.
Le thé de Yangxian, avant la théière
Sous les Tang, le lieu s'appelle Yangxian et son thé monte à la cour au titre du tribut. La tradition veut que Lu Yu, auteur du Classique du thé, ait vanté les feuilles de ces collines et contribué à leur renom ; les poètes de l'époque les citent parmi les meilleures de l'empire. Yixing fut donc un pays de thé plusieurs siècles avant d'être un pays de théières, et l'ordre compte : c'est la manière de boire qui a fait naître l'objet.
La terre pourpre et les lettrés
Les grès locaux, que l'on appelle terre pourpre — zisha — bien qu'ils cuisent aussi en brun, en rouge ou en beige, ne reçoivent pas d'émail. Ils restent légèrement poreux, ce qui les écartait de la vaisselle de table et les destinait à l'infusion. Quand la cour des Ming délaisse le thé compressé au profit des feuilles jetées dans l'eau chaude, il faut un récipient où infuser : la théière de Yixing naît de ce changement d'usage.
La tradition attribue la première d'entre elles à Gongchun, serviteur d'un lettré en séjour au temple Jinsha, qui aurait imité de la main le nœud d'un vieil arbre. Sous les Ming finissants, Shi Dabin impose des formes sobres et signe ses pièces, geste de peintre plus que d'artisan. Sous les Qing, le magistrat Chen Mansheng dessine des modèles et fait graver sur la panse des inscriptions composées par lui et ses amis : la théière entre alors dans le monde du pinceau, à côté de la pierre à encre et du sceau. Les amateurs prêtent à ces grès la mémoire du thé — une même théière ne sert qu'à une seule variété, se patine à l'usage, et l'on dit qu'une très ancienne parfume à elle seule l'eau claire.
Grottes, légende et peintres
Le calcaire des collines a creusé de vastes cavités, dont la grotte Shanjuan, visitée de longue date. La tradition locale y rattache la légende des amants papillons, Liang Shanbo et Zhu Yingtai, que d'autres régions revendiquent également : on y montre l'endroit où la jeune fille déguisée en garçon serait venue étudier. Yixing s'est aussi acquis une réputation de terre d'école et d'artistes ; le peintre Xu Beihong, qui fit entrer le dessin académique occidental dans les écoles d'art chinoises, y est né.
La Rédaction