L'amour en Chine : du fil rouge du destin aux coins des rencontres
Qixi, la fête des amoureux chinoise, tombe ce mercredi 19 août. L'occasion de regarder non pas la fête, mais ce qu'elle célèbre : un lien amoureux que la Chine chante dès son premier poème, encadre pendant deux millénaires, libère par la loi en 1950 — et qui se négocie aujourd'hui dans les allées des parcs et devant les tribunaux.
SOMMAIRE

Un couple accoudé au parapet d'un canal, devant les maisons blanches et les barques d'une ville d'eau.
Le premier poème du premier recueil est un poème d'amour
Le Classique des vers, plus ancien recueil poétique chinois, rassemble des pièces dont les plus anciennes remontent au septième siècle avant notre ère. Il s'ouvre sur une scène de cour amoureuse. Le poème s'appelle Guanju, et ses quatre premiers vers sont parmi les plus connus de la langue : 关关雎鸠,在河之洲。窈窕淑女,君子好逑 — « Guan guan crient les balbuzards, sur l'îlot de la rivière ; la jeune fille réservée et vertueuse, pour le seigneur quelle bonne compagne. » Vient ensuite un homme qui la cherche sans la trouver, qui se retourne sans dormir sur sa couche, et qui finit par l'imaginer accueillie au son des cloches et des tambours.
Que la littérature chinoise commence par là n'a échappé à aucun de ceux qui l'ont enseignée, et ils s'en sont arrangés très tôt. Confucius juge la pièce d'une formule restée célèbre : 乐而不淫,哀而不伤, « joyeuse sans être déréglée, triste sans être blessante ». L'école de commentateurs qui fixe la lecture orthodoxe sous les Han va beaucoup plus loin : le poème ne parlerait pas d'un homme et d'une femme, mais de la vertu de l'épouse du roi Wen, et vaudrait leçon sur l'ordre qui doit régner entre les sexes.
Tout ce qui suivra tient dans cet écart. Le sentiment est là, au commencement, dans les mots mêmes. Et il est aussitôt chargé d'un devoir.
Le fil rouge, ou l'amour rendu au destin
Le mot dont les Chinois se servent encore pour expliquer pourquoi deux personnes se sont rencontrées ne parle ni de hasard ni de choix. C'est 缘分 yuánfèn, la part de lien qui échoit à chacun. Il vient du bouddhisme et fonctionne comme le karma, à une différence près qui est décisive : le karma est individuel, le yuanfen se partage. On ne l'a jamais seul.
De là une expression que le français ne rend pas d'un mot, 有缘无分 yǒu yuán wú fèn, « avoir la rencontre, mais pas la part » : elle se dit de deux êtres qui devaient se croiser et pas rester ensemble. Un dicton ancien chiffre la rareté de la chose : il faut des centaines de vies antérieures pour que deux personnes montent dans la même barque, et un millier pour qu'elles partagent le même oreiller.
Ce destin a son fonctionnaire. Sous les Tang, un recueil de récits étranges dû à Li Fuyan contient une histoire intitulée « L'auberge des fiançailles ». Un jeune homme, Wei Gu, croise de nuit un vieillard qui lit un livre au clair de lune. Le livre est le registre des mariages à venir ; le sac que le vieillard porte est plein de cordons rouges, 红绳 hóngshéng, dont il lie les pieds des futurs époux. Il annonce à Wei Gu que sa femme est une fillette de trois ans, fille d'une marchande de légumes. Wei Gu refuse ce sort. Quatorze ans plus tard, il l'épouse.
Le vieillard a gardé son nom, 月下老人 Yuè Xià Lǎorén, « le Vieillard sous la lune », et son cordon est resté l'image la plus répandue de l'amour chinois. Elle dit une chose que les siècles suivants vont s'employer à contredire : dans cette histoire, personne ne choisit, et personne n'a besoin de choisir.
« L'ordre des parents, les paroles de l'entremetteuse »
Car dans les faits, deux millénaires durant, le mariage chinois n'unit pas deux personnes mais deux familles. La formule qui le résume vient de Mencius, au quatrième siècle avant notre ère : 父母之命,媒妁之言 fùmǔ zhī mìng, méishuò zhī yán, « l'ordre des parents, les paroles des entremetteurs ». Le passage est un avertissement. Ceux qui s'en passent, écrit-il, qui percent un trou dans le mur pour s'apercevoir et l'enjambent pour se rejoindre, seront méprisés de leurs parents et de tout le pays.
La procédure est fixée depuis les Zhou et porte un nom, les six rites, 六礼 liùlǐ : 纳采 nàcǎi, la demande présentée par l'entremetteur ; 问名 wènmíng, la demande du nom et de l'heure de naissance de la jeune fille ; 纳吉 nàjí, l'annonce que la divination est favorable ; 纳征 nàzhēng, l'envoi des présents de fiançailles ; 请期 qǐngqī, la fixation de la date ; 亲迎 qīnyíng, le marié qui vient chercher son épouse. Nulle part, dans les six, il n'est question de ce que les intéressés éprouvent.
Un métier vit de cette procédure, celui de 媒人 méirén, l'entremetteur — le plus souvent une femme d'âge mûr, la 媒婆 méipó. Il lui fallait du réseau, de quoi lire et compter, de la persuasion, et elle se payait en taëls quand l'affaire se concluait.
Le déséquilibre allait bien au-delà du choix du conjoint. Une liste ancienne, les sept motifs de répudiation — 七出 qīchū —, énumère ce qui autorise un mari à renvoyer sa femme : désobéir à ses beaux-parents, ne pas donner de fils, commettre l'adultère, se montrer jalouse, contracter une maladie grave, trop parler, voler. Formulée dans un traité rituel des Han, elle passe dans le droit sous les Tang. Trois exceptions la tempéraient, les 三不去 sānbùqù : la femme qui n'a plus de famille où retourner, celle qui a porté trois ans le deuil de ses beaux-parents, celle qui a épousé un homme pauvre devenu riche depuis. Il faudra attendre le code civil de 1930 pour que ces motifs sortent du droit chinois.
Le mari pouvait par ailleurs prendre des concubines, et la frontière tenait au rite : celle qui entrait par les fiançailles était l'épouse, celle qui entrait sans elles était concubine. Ses enfants passaient après ceux de l'épouse, elle n'apportait pas de dot, et les protections reconnues aux veuves lui furent longtemps refusées.
Ce que le théâtre a osé dire
L'amour que la règle ne prévoyait pas, la scène l'a montré, et c'est là qu'il faut le chercher.
Sous les Yuan, Wang Shifu tire d'un récit des Tang une pièce qui deviendra l'une des plus célèbres du répertoire, Le Pavillon de l'Ouest (西厢记 Xīxiāng jì). Un étudiant, Zhang Sheng, rencontre dans un monastère la fille d'un dignitaire, Cui Yingying. Ils s'aiment avant d'être mariés, et la pièce finit bien là où le récit dont elle procède finissait mal. Les moralistes l'ont jugée indécente et l'ont placée haut sur la liste des livres à proscrire. La servante qui porte les billets d'un amant à l'autre s'appelle Hongniang : son nom est devenu en chinois le mot ordinaire pour dire entremetteuse, et il désigne aujourd'hui encore les agences matrimoniales.
Deux siècles plus tard, en 1598, Tang Xianzu écrit Le Pavillon aux pivoines (牡丹亭 Mǔdān tíng). Du Liniang, seize ans, fille d'un fonctionnaire, s'endort dans un jardin, rêve d'un lettré qu'elle n'a jamais vu, dépérit et meurt de ce rêve ; elle revient à la vie et l'épouse. Dans la préface, l'auteur écrit la phrase que la Chine cite encore : 情不知所起,一往而深。生者可以死,死可以生 — « On ne sait d'où naît le sentiment, mais il va droit et profond ; le vivant peut en mourir, le mort en revivre. » Le mot qui porte tout, 情 qíng, ne se traduit exactement ni par passion ni par sentiment : il nomme ce qui, dans un être, échappe au rite.
La pièce fit sensation, au point d'éclipser un temps la précédente, et l'on rapporte des lectrices que sa lecture rendit malades. Deux siècles après elle, quand le Rêve dans le pavillon rouge voudra dire ce qui lie ses deux jeunes héros, il les montrera lisant ensemble Le Pavillon de l'Ouest. La Chine a ainsi passé mille ans à lire ce qu'elle ne pouvait pas vivre.
Le siècle où la loi s'en est mêlée
Le 16 août 1919 meurt à Pékin une jeune femme nommée Li Chao. Sa famille l'avait coupée de sa part d'héritage parce qu'elle refusait un mariage arrangé et voulait poursuivre ses études. Le 30 novembre, Hu Shi et Cai Yuanpei organisent une cérémonie à sa mémoire, et son cas devient l'un des dossiers du Mouvement de la nouvelle culture, qui réclame l'abolition de la famille confucéenne et l'égalité d'accès des femmes à l'instruction. C'est le moment où l'amour libre, 自由恋爱 zìyóu liàn'ài, devient un mot d'ordre politique.
Onze ans plus tard, le code civil de la République écarte du droit les sept motifs de répudiation. Vingt ans après lui, la loi sur le mariage promulguée le 1er mai 1950, l'une des toutes premières de la République populaire, va beaucoup plus loin : elle interdit le mariage arrangé et le mariage forcé, la polygamie, le concubinage, les fiançailles d'enfants et l'achat d'une épouse ; elle exige le consentement des deux parties, impose l'enregistrement, ouvre le divorce aux femmes, et fixe l'âge minimum à vingt ans pour les hommes et dix-huit pour les femmes. Dans les campagnes, son application se heurte à une résistance violente.
La deuxième loi sur le mariage, en 1980, relève l'âge minimum à vingt-deux et vingt ans, réaffirme le libre choix du conjoint et l'égalité des sexes, et ajoute un motif de divorce que la précédente ignorait : la rupture avérée du sentiment. L'amendement de 2001 interdit à une personne mariée de cohabiter avec un tiers — le concubinage repoussait dans les grandes villes — et prévoit une compensation économique après la séparation.
Enfin, le code civil entré en vigueur le 1er janvier 2021 abroge la loi sur le mariage et la reprend dans son cinquième livre. Son article 1077 y ajoute un délai de réflexion de trente jours entre le dépôt de la demande de divorce et sa délivrance : pendant ce mois, l'un ou l'autre peut retirer la demande, et si le couple ne se présente pas au terme, elle est réputée abandonnée. Les enregistrements de divorce ont nettement reculé au trimestre qui a suivi. La mesure est critiquée pour ce qu'elle impose aux femmes qui cherchent à quitter un mari violent.
Où l'on se rencontre aujourd'hui
Le choix du conjoint est libre depuis soixante-seize ans. Les parents, eux, ne sont jamais tout à fait partis, et ils ont trouvé un endroit où se tenir : le 相亲角 xiāngqīn jiǎo, « le coin des rencontres arrangées ». Le plus ancien et le plus fourni se tient depuis 2004 au parc du Peuple, en plein centre de Shanghai, tous les samedis et dimanches de midi à cinq heures. Ceux qui s'y pressent sont nés dans les années 1950 et 1960 ; ceux dont ils vantent les mérites sont nés dans les années 1970 à 1990, et beaucoup ignorent qu'on parle d'eux.
Une annonce y tient sur une feuille de papier : âge, taille, métier, revenu, diplôme, propriété d'un logement, signe du zodiaque, valeurs de la famille, quelques traits de caractère. Ce que l'on met en avant diffère selon le sexe — l'apparence et la douceur pour les jeunes femmes, les diplômes, la carrière et l'appartement pour les jeunes hommes. Une partie de l'allée est libre ; dans l'autre officient des entremetteurs professionnels, qui font payer la consultation cent à deux cents yuans, une douzaine à une vingtaine d'euros. Les six rites ont disparu ; leur premier acte, la demande présentée par un tiers, se pratique toujours, à ciel ouvert, dans un jardin public.
La pression a son vocabulaire. En 2007, le ministère de l'Éducation ajoute à sa liste annuelle de mots nouveaux le terme 剩女 shèngnǚ, « femme restante », défini comme une femme non mariée de plus de vingt-sept ans. Les équivalents masculins existent — 剩男 shèngnán, et 光棍 guānggùn, « la branche nue », celui qui n'ajoute aucun rameau à l'arbre familial — mais ils s'emploient bien moins, et une partie de la presse officielle a fini par critiquer le premier après l'avoir répandu.
Elle a aussi ses chiffres. Une enquête menée en 2016 auprès des 25-35 ans indiquait que 86 % d'entre eux subissaient une pression parentale pour se marier. À Shanghai, l'âge moyen au premier mariage est passé, entre 2005 et 2014, de 24,4 à 28,1 ans pour les femmes et de 26,7 à 30,1 ans pour les hommes. Un rapport de la Ligue de la jeunesse communiste établissait en 2021 que 44 % des jeunes femmes des villes n'avaient pas l'intention de se marier.
L'État s'en est ému au point de vouloir l'enseigner. En décembre 2024, le journal national de la population, publié sous l'autorité de la commission nationale de la santé, a appelé les universités à dispenser une « éducation à l'amour » : des cours sur la relation amoureuse, le mariage et la famille, destinés à des étudiants qu'il jugeait mal préparés à l'une comme aux autres. La proposition a suscité un tollé en ligne.
Ce que l'amour doit encore à l'argent
Des six rites, un seul a traversé le siècle sans rien perdre : 纳征 nàzhēng, l'envoi des présents. Il porte aujourd'hui le nom de 彩礼 cǎilǐ et se paie en argent. Sous la République, c'était du riz ou du blé. La Révolution culturelle l'a proscrit comme vestige féodal, et il s'est pratiqué en cachette. Depuis l'ouverture économique, il a enflé.
Les montants n'ont plus de commune mesure d'une région à l'autre : de dix mille yuans, environ mille deux cents euros, dans les provinces les plus modestes, jusqu'à un million à Shanghai, environ cent vingt mille euros. S'y ajoutent presque partout un logement et une voiture, mis au nom de la mariée ou des deux époux. Là où les hommes sont trop nombreux et les familles trop pauvres, le prix monte encore, et c'est le fils qui reste seul.
Le droit s'en mêle depuis peu. Le code civil interdit d'exiger des biens à l'occasion d'un mariage. Et depuis le 1er février 2024, un texte de la Cour populaire suprême règle les litiges nés du cadeau lui-même : il précise dans quels cas il doit être restitué — le mariage n'a pas été enregistré, il l'a été mais les époux n'ont jamais vécu ensemble, le versement a mis en difficulté celui qui l'a consenti — et rappelle qu'on ne peut réclamer des biens sous couvert de mariage. Le ministère des Affaires civiles conduit par ailleurs, dans des villes pilotes, une réforme des coutumes matrimoniales destinée à plafonner les sommes.
La boucle est ancienne et elle se referme mal : le quatrième des six rites, celui que la loi de 1950 croyait avoir aboli en interdisant d'acheter une épouse, est redevenu l'obstacle principal entre deux jeunes gens qui voudraient se marier.
Ce que le mot n'a pas perdu
De tout ce parcours, il reste un mot que personne n'a songé à réformer. Quand deux Chinois racontent leur rencontre, ils disent yuanfen ; quand ils racontent leur séparation, ils le disent encore, mais dans l'autre sens — la rencontre était due, la durée ne l'était pas. C'est le seul élément de cette histoire qui n'ait jamais été ni codifié, ni interdit, ni taxé.
Un autre mot manque, et son absence dit autant. « Je t'aime » — wǒ ài nǐ (我爱你) — se prononce peu, y compris entre gens qui s'aiment. La phrase existe, tout le monde la comprend, elle passe dans les chansons et les feuilletons ; mais elle garde dans la conversation ordinaire quelque chose de solennel que le français a perdu à force d'usage. On lui préfère ce que l'on fait : le bol rempli avant le sien, le manteau rapporté parce qu'il va faire froid, le détour pour raccompagner. L'aveu se déduit plus qu'il ne s'énonce — et les générations qui le tapent volontiers sur un écran ne le disent pas beaucoup plus à voix haute.
Le reste s'est déplacé sans arrêt, et rarement dans le sens attendu. Le libre choix du conjoint est acquis depuis trois générations, et les parents ont rouvert boutique dans les parcs. Les présents de fiançailles ont été abolis deux fois, et ils n'ont jamais coûté si cher. L'État a passé un siècle à retirer le mariage aux familles ; il en passe aujourd'hui une part à convaincre les jeunes de s'y remettre, jusqu'à vouloir le faire enseigner à l'université.
Ce que la loi savait faire, elle l'a fait : elle a rendu le consentement obligatoire, le divorce possible, la répudiation illégale. Ce qu'elle ne sait pas faire, aucun de ses textes ne le dissimule — elle peut abaisser le prix d'un acte, pas celui d'une vie. Ce soir, c'est Qixi. La fête ne tranche rien de tout cela, et c'est peut-être pour cette raison qu'elle dure.
La Rédaction