Que deviennent les anciens présidents chinois ?
Un ancien président chinois ne fonde rien, ne commente rien et ne donne pas de conférences. Deux cérémonies à un jour d'intervalle, en août 2026, viennent de rappeler ce qui reste à un dirigeant retraité : un rang, un protocole, et parfois une couronne envoyée plutôt qu'une présence.
SOMMAIRE

Couronne de deuil posée sur un trépied dans un hall officiel aux tentures rouges.
Le titre de président n'est pas celui qui compte
La question suppose un équivalent qui n'existe pas. En Chine, la présidence de la République populaire est une fonction d'État aux pouvoirs propres limités ; ce qui commande est le secrétariat général du Parti communiste, complété par la présidence de la Commission militaire centrale, qui donne autorité sur l'armée. Depuis 1993, le même homme réunit les trois, et c'est ce cumul, non la présidence seule, qui fait le dirigeant.
Celui qui rend ces titres ne garde donc rien : ni fonction, ni mandat, ni siège réservé quelque part. Pas de fondation à son nom, pas de tournée de conférences, pas de commentaire sur l'actualité. La liste des chefs d'État successifs, que retrace notre chronologie des présidents de Chine, est aussi celle d'hommes qui ont quitté la vie publique en une journée.
Ce départ organisé est récent à l'échelle du régime : c'est en février 1982 que le Comité central du Parti a formellement aboli les mandats à vie des responsables.
Deux cérémonies en deux jours
La semaine du 17 août 2026 a donné à la question une réponse presque complète. Le lundi, au Grand Palais du Peuple à Pékin, un grand rassemblement a marqué le centenaire de la naissance de Jiang Zemin, président de 1993 à 2003, mort en 2022. Xi Jinping y a parlé quarante minutes pour saluer ses contributions indélébiles à la cause du socialisme à la chinoise. Wen Jiabao, ancien Premier ministre, et Wang Qishan, ancien vice-président, étaient dans la salle.
Le lendemain, au cimetière révolutionnaire de Babaoshan, la dépouille de Zhu Rongji était incinérée. Premier ministre de 1998 à 2003, artisan de l'entrée de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce, il était mort le 12 août à 97 ans. Xi Jinping, les six autres membres du Comité permanent et le vice-président Han Zheng ont rendu un dernier hommage à la dépouille ; les drapeaux ont été mis en berne sur la place Tiananmen, au Grand Palais du Peuple, dans les provinces, à Hong Kong et à Macao, dans les aéroports et dans les ambassades.
De ces deux journées, un visage manque. Hu Jintao, président de 2003 à 2013, n'a pas été vu sur les images de la télévision d'État du rassemblement de lundi. Pour les obsèques du mardi, il a envoyé une couronne.
Hu Jintao, seul ancien président encore en vie
À 83 ans, Hu Jintao est le seul ancien président de la République populaire à être encore de ce monde. Ce qu'il devient au quotidien n'est pas public : il n'accorde pas d'entretien, ne publie pas, n'apparaît qu'aux cérémonies, et les rares fois où son nom sort, c'est dans une dépêche officielle, en une ligne.
Son retrait avait pourtant fait figure de modèle. En novembre 2012, il a remis à Xi Jinping le secrétariat général du Parti puis, dès le lendemain, la présidence de la Commission militaire centrale. Jiang Zemin, lui, avait cédé le Parti en 2002 mais gardé l'armée deux ans de plus, et Deng Xiaoping, avant lui, avait tenu à la garder aussi. Céder les deux d'un coup a été lu comme une contribution à la normalisation des successions.
Le reste appartient aux images. Le 22 octobre 2022, à la clôture du congrès du Parti, assis au premier rang près de Xi Jinping, il a été escorté hors de la salle devant les caméras, après une minute d'échange et visiblement à contrecœur. L'agence officielle a expliqué qu'il avait insisté pour assister à la séance malgré une convalescence récente, et que son personnel l'avait accompagné dans une salle voisine pour se reposer. Six semaines plus tard, il saluait la dépouille de Jiang Zemin à l'hôpital militaire, mais manquait la cérémonie officielle du lendemain : les anciens dirigeants, expliquait-on de source officielle, ne pouvaient pas rester debout aussi longtemps.
Ce que le Parti dit lui-même de ses retraités
Que les anciens continuent de peser n'est pas une hypothèse de commentateurs : le Parti s'en plaint publiquement. En août 2015, le Quotidien du Peuple s'en est pris aux cadres retraités qui gardent la main sur les décisions importantes de leur ancienne administration, s'appuient sur leurs anciens subordonnés et accusent de dédain les responsables en exercice qui leur résistent. Le journal rappelait l'abolition des mandats à vie de 1982 et jugeait que cette influence prolongée met les successeurs dans une position embarrassante et affaiblit la cohésion du Parti.
Le calendrier des départs, lui, obéit à une règle que personne n'a jamais publiée : sept en haut, huit en bas. Un responsable de 67 ans peut être promu ou reconduit, celui qui a 68 ans l'année du congrès s'en va. Le 20e congrès, en 2022, a montré qu'elle pouvait plier : Xi Jinping, 69 ans, s'est fait reconduire, comme le diplomate Wang Yi, 69 ans, et le général Zhang Youxia, 72 ans.
Publier, oui, mais pas n'importe quoi
Reste ce qu'un ancien dirigeant peut écrire, et c'est là que les trajectoires divergent le plus.
Zhu Rongji a pris la voie autorisée. Après 2003, il a publié plusieurs recueils de ses discours et de ses interventions, dont une sélection en quatre volumes parue en 2011, où l'on retrouve la franchise abrupte qui avait fait sa réputation. Il comptait aussi parmi les grands philanthropes du pays, et disait espérer qu'on retiendrait de lui un fonctionnaire honnête plutôt qu'un fonctionnaire corrompu.
Wen Jiabao, son successeur, a fait l'expérience de la limite. En avril 2021, un long texte en quatre parties qu'il consacrait à sa mère, à la guerre et aux persécutions de la Révolution culturelle, a paru dans un journal de Macao puis a circulé sur la messagerie WeChat. Le partage en a été bloqué : ceux qui tentaient de le transmettre voyaient s'afficher un avis d'infraction au règlement. Le texte ne parlait pas de politique. Il disait souhaiter un pays plein d'équité et de justice, respectueux de la volonté du peuple.
Zhao Ziyang, lui, a écrit en prisonnier. Secrétaire général du Parti, il refuse en mai 1989 la loi martiale contre les étudiants de la place Tiananmen, est destitué, et passe le reste de sa vie en résidence surveillée jusqu'à sa mort, en janvier 2005. Pendant ces années, il enregistre ses mémoires en secret ; les bandes sortent de Chine et paraissent après lui, en français au Seuil en 2011.
Le protocole dit le rang, y compris après la mort
Ce qui reste d'un dirigeant chinois se lit surtout dans la façon dont on l'enterre, et les formules ne sont pas interchangeables. Le communiqué officiel a qualifié Jiang Zemin, mort le 30 novembre 2022 à Shanghai, de grand marxiste, grand révolutionnaire prolétarien, homme d'État, stratège militaire et diplomate. Zhu Rongji a reçu en août 2026 la mention d'excellent membre du Parti, de combattant communiste fidèle et éprouvé, d'exceptionnel révolutionnaire prolétarien, d'homme d'État et de dirigeant du Parti et de l'État. Le premier était un dirigeant suprême, le second un chef de gouvernement, et toute la hiérarchie tient dans les adjectifs.
Le reste suit le même barème : les drapeaux en berne, la crémation à Babaoshan, la place des vivants autour du cercueil, l'ordre dans lequel les noms sont cités. Les cendres de Jiang Zemin ont été dispersées en mer, à l'embouchure du Yangzi, selon son souhait et celui de sa famille ; quatre ans après sa mort, le Parti lui a consacré un rassemblement d'État.
À l'autre bout du barème, Zhao Ziyang. Ses cendres sont restées quatorze ans sans sépulture, le temps de longues tractations entre sa famille et la direction du Parti, avant d'être inhumées le 18 octobre 2019 dans un cimetière de la banlieue nord de Pékin, en présence des seuls proches et sous surveillance.
Vu de France
La comparaison éclaire ce qui manque plus qu'elle ne juge. En France, un ancien président de la République est membre de droit du Conseil constitutionnel en vertu de l'article 56 de la Constitution, et un décret du 4 octobre 2016 fixe ce que l'État met à sa disposition : sept collaborateurs permanents pendant les cinq années qui suivent son départ, trois ensuite. Le statut est écrit, publié, discuté, contesté.
En Chine, ce que devient un ancien président ne se lit dans aucun texte de ce genre. Cela se lit dans le protocole : une couronne envoyée plutôt qu'une présence, un nom cité ou non dans une dépêche, une formule d'éloge plus courte qu'une autre, et le silence de celui qui a rendu tous ses titres.
La Rédaction