Compter sur une seule main

Là où l'usage européen réclame deux mains dès qu'on passe cinq, la main chinoise va jusqu'à dix. Les dix gestes, l'ambiguïté du poing fermé, et ce que la recherche a mesuré — le sept du Fujian compris.

SOMMAIRE7

Une main humaine vue du dos sur un fond gris uni, doigts écartés et détendus, le pouce vers le bas, l'avant-bras entrant dans le cadre par la gauche ; la main est vide et ne forme aucun geste.
La main au repos, avant tout geste : c'est là tout l'outil, et il va jusqu'à dix.

Une main suffit

« Il est extrêmement courant, en Chine, de signaler les nombres de un à dix d'une seule main » : la formule est celle du cours de chinois pour débutants de l'Open University britannique, et elle dit l'essentiel. Là où l'usage européen mobilise la seconde main dès qu'on dépasse cinq, la main chinoise atteint dix sans renfort.

Une étude publiée en 2016 dans le Journal of Numerical Cognition, qui a comparé les habitudes de comptage d'étudiants canadiens et chinois, décrit le partage. Les nombres de un à cinq se comptent, écrivent ses auteurs, « d'une façon qui serait familière en Amérique du Nord et dans la plus grande partie de l'Europe » ; en revanche « les nombres de six à dix se comptent au moyen de gestes symboliques poursuivis sur la même main ». La rupture tombe donc à cinq, et elle change de nature : jusqu'à cinq on lève des doigts, au-delà on trace un signe.

Les dix gestes

Le cours de l'Open University les décrit un par un, main gauche, avec le caractère du chiffre en regard.

  • Un, : index levé, tous les autres doigts et le pouce repliés dans la paume.
  • Deux, èr : index et majeur levés, le reste replié.
  • Trois, sān : les trois doigts du milieu levés, pouce et auriculaire repliés.
  • Quatre, : les quatre doigts levés, pouce replié.
  • Cinq, : les quatre doigts et le pouce levés.
  • Six, liù : pouce et auriculaire levés, les trois doigts du milieu repliés.
  • Sept, : pouce et doigts réunis en pince, comme s'ils tenaient quelque chose du bout des ongles.
  • Huit, : pouce dressé, index tendu vers la droite, les autres doigts repliés.
  • Neuf, jiǔ : index et pouce formant un « c ».
  • Dix, shí : poing fermé.

On remarquera que le six et le huit sont les deux gestes qu'un Européen risque de lire à contresens : le premier ressemble au geste du téléphone, le second à celui d'une arme d'enfant.

Le dix, et son ambiguïté

Le poing fermé vaut dix — et, selon la même source, zéro. L'ambiguïté est réelle, et c'est peut-être pourquoi deux autres signes du dix sont attestés : le majeur et l'index croisés l'un sur l'autre, ou bien l'index d'une main dressé à la verticale et l'index de l'autre posé en travers.

Ces deux index croisés reproduisent le tracé du caractère du dix, . La ressemblance saute aux yeux ; aucune des sources consultées ici n'en fait pour autant l'origine du geste, et l'on s'en tiendra donc à l'observation.

Ce que la recherche a mesuré

L'étude de 2016 apporte une nuance que les manuels passent sous silence : le système à une main n'est pas universel en Chine. « Si beaucoup de Chinois comptent sur une main, certains comptent sur deux », relèvent ses auteurs. Ils notent aussi que trois de leurs quinze participants chinois comptant à deux mains savaient malgré tout donner les gestes à une main. Et les deux chercheurs chinois associés à l'enquête signalent que « le comptage à deux mains est généralement utilisé par les enfants avant de passer au système à une main ».

Le geste s'apprend donc, et il en remplace un autre. C'est un point utile à qui enseigne : l'élève étranger qui compte sur deux mains ne fait pas une faute, il fait ce que faisaient les enfants chinois avant lui.

Le sept et le huit du Fujian

Ce qu'on lit ailleurs sur les variations régionales est d'un autre ordre, et il faut le dire. Le 20 août 2013, l'édition en ligne du Quotidien du Peuple a rendu compte, sous le titre « Les usages diffèrent : les gestes pour 7 et 8, le Fujian et les autres provinces », d'une série d'images publiée sur un réseau social et devenue virale.

On y voyait deux manières de faire. Dans la première, le sept réunit pouce, index et majeur en pince, et le huit dresse le pouce en tendant l'index. Dans la seconde, présentée comme celle du Fujian, le geste du sept est celui que la première donne pour le huit, et le huit se fait pouce, index et majeur tendus, les autres doigts repliés.

L'article rapporte que les internautes s'accordaient sur l'existence d'une différence entre le nord et le sud ; que des habitants du Fujian disaient être régulièrement mal compris hors de leur province, jusque dans les jeux de mains autour d'un verre ; et qu'un lecteur signalait le même usage à Taïwan. Un internaute de Fuzhou ajoutait pourtant que son propre sept ne correspondait à aucune des deux images : il tend le pouce, l'index et l'auriculaire.

C'est un témoignage de presse sur une discussion en ligne, et non une enquête. Il établit qu'une variation existe et qu'elle se remarque ; il n'en mesure pas l'étendue. Aucune étude évaluée par des pairs consultée ici ne cartographie ces gestes province par province.

Pourquoi une main

Rien de ce qui précède n'explique pourquoi le comptage chinois s'est arrêté à une main. L'explication la plus souvent avancée — celle du marchandage, où l'on annonce un prix par-dessus l'étal, l'autre main occupée — ne se trouve dans aucune source solide, et le guide ne la reprend donc pas à son compte. Ce qui est vérifiable est plus modeste, et suffit : le geste est extrêmement courant, il tient dans une main, et il se comprend sans un mot.

Sources

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