Taylor Swift vue de Chine : « Moisie-Moisie », un concert en 2015, et une censure qui n'a jamais eu lieu
En Chine, Taylor Swift s'appelle 霉霉, « Moisie-Moisie ». Elle y a chanté quatre soirs, en 2014 et en 2015, et n'y est jamais revenue. Entre-temps, une rumeur de censure a fait le tour de la presse occidentale sans jamais se vérifier — et une autre chanteuse, qu'on n'attend pas, y a donné trois fois plus de concerts qu'elle.
SOMMAIRE7

Le 1989 World Tour au Staples Center de Los Angeles, le 22 août 2015. Trois mois plus tard, la même tournée s'arrêtait à Shanghai.
Il y a une manière simple de mesurer ce qu'une célébrité étrangère représente en Chine : regarder comment on l'y appelle. Les vedettes occidentales y reçoivent presque toutes un surnom chinois, qui n'est jamais une traduction et rarement un hasard. Celui de Taylor Swift est 霉霉, méiméi — littéralement « Moisie-Moisie ».
Pourquoi « Moisie »
Le caractère 霉 désigne la moisissure. Il vit surtout dans le mot courant 倒霉 (dǎoméi), « avoir la poisse ». L'explication qu'on retrouve dans toutes les sources chinoises est la même : au début de sa carrière, ses chansons se sont arrêtées plusieurs fois à la deuxième place du classement américain Billboard sans atteindre la première. Ses admirateurs chinois en ont fait une blague sur sa malchance, et le surnom lui est resté.
Il n'a rien de méprisant — la presse chinoise écrit qu'elle y est « affectueusement appelée 霉霉 ». C'est une forme de familiarité qui n'existe pas dans le rapport français aux vedettes étrangères : en Chine, une artiste que le public a rebaptisée est une artiste qu'il s'est appropriée. Le surnom est le premier signe d'une adoption.
Quatre soirs à Shanghai, et plus rien depuis 2015

La Mercedes-Benz Arena de Shanghai (梅赛德斯-奔驰文化中心). Taylor Swift y a chanté quatre fois, en 2014 et 2015 : c'est la seule salle de Chine continentale où elle se soit produite.
Elle est venue deux fois, et toujours dans la même salle. Le Red Tour s'est arrêté à la Mercedes-Benz Arena de Shanghai le 30 mai 2014 — un concert, 12 793 places, complet. Le 1989 World Tour y est revenu les 10, 11 et 12 novembre 2015 : trois soirs, 37 758 spectateurs, tous vendus, un peu moins de six millions de dollars de billetterie. Les dates chinoise et singapourienne de cette tournée-là n'étaient pas prévues au lancement ; elles ont été ajoutées en juin 2015, en cours de route.
Depuis le 12 novembre 2015, plus rien. L'Eras Tour, cent quarante-neuf concerts dans cinquante et une villes et vingt et un pays entre mars 2023 et décembre 2024, n'y a pas mis un pied — pas plus qu'à Hong Kong. Aucune raison officielle n'a été donnée, d'aucun côté.
La censure qui n'a pas eu lieu
En juillet 2015, quelques mois avant Shanghai, la chanteuse lance en Chine une ligne de vêtements marquée « TS 1989 » — ses initiales et son année de naissance, qui est aussi le titre de son album. La presse occidentale s'en empare en vingt-quatre heures : « TS » pourrait se lire Tiananmen Square, « 1989 » renvoyer au 4 juin 1989, et l'affaire va sûrement lui valoir une interdiction. Le Guardian, le Telegraph, CNN publient tous leur article les 22 et 23 juillet.
Le même 22 juillet, un journaliste de Foreign Policy a fait ce que personne d'autre n'avait fait : il a compté. La vidéo promotionnelle avait été repartagée plus de 1 700 fois sur Weibo — largement de quoi attirer l'œil des censeurs — et n'avait pas été supprimée. Un mot-dièse « T.S. 1989 » comptait près de sept cents mentions et continuait de croître. Surtout, une recherche du terme « 1989 » sur Weibo le 21 juillet n'était pas bloquée et renvoyait, en majorité, des résultats sur la chanteuse — quand des mots réellement filtrés, eux, ne renvoient rien. Baidu donnait le même résultat. La collection a ensuite été mise en vente comme prévu.
La censure de l'internet chinois est un objet précis, dont les effets se mesurent : un mot filtré ne renvoie pas de résultats, un contenu supprimé disparaît. Rien de tel ne s'est produit. Cet épisode reste utile pour une raison simple : il montre à quel point on cherche la censure chinoise là où elle n'est pas — et à quel point on la manque là où elle est, quand elle avance sans texte et sans motif, comme l'absence de la K-pop des scènes chinoises le montre depuis dix ans.
Ce que le pays achète, pendant ce temps
Le public, lui, n'a pas attendu. À la sortie de Midnights, en octobre 2022, la presse chinoise a rapporté près de deux cent mille exemplaires vendus dès le premier jour sur QQ Music, à 35 yuans l'album numérique. Le catalogue occidental n'a jamais été plus accessible qu'aujourd'hui : en juillet 2021, l'autorité chinoise de la concurrence a ordonné à Tencent Music de renoncer à ses exclusivités sur les catalogues des grandes maisons de disques, ce que le groupe a fait le 31 août suivant ; et le 20 janvier 2026, Universal Music — qui distribue Taylor Swift — a signé un accord de licence pluriannuel avec NetEase Cloud Music pour la Chine.
Son catalogue chinois est entier : au 16 août 2026, QQ Music proposait 1 208 titres et 195 albums sous son nom, jusqu'au disque paru en octobre 2025. L'idée d'un catalogue occidental amputé ne résiste pas à la vérification — les grands noms occidentaux y sont tous, souvent avec plus de mille titres.
Mais présent ne veut pas dire écouté. Le classement hebdomadaire « occidental » de QQ Music, relevé à la même date, ne contient aucun titre d'elle, et sa seule entrée dans le top 20 équivalent de NetEase est Love Story, qui date de 2008. Ces classements ne reproduisent pas la hiérarchie des vedettes mondiales : à côté de deux ou trois sorties très récentes, ils alignent des succès des années 2000 et une masse de morceaux d'ambiance signés de noms qu'aucun public occidental ne connaît — de la musique qui circule par la vidéo courte, pas par la radio. Ce qui manque en Chine n'est donc pas l'accès à sa musique.
Un club de fans chinois n'est pas un public
C'est ici que le sujet cesse de ressembler à ce qu'un lecteur français imagine. En Chine, un fandom porte un nom, 饭圈 (fànquān), « le cercle des fans », et il désigne moins un public qu'une organisation : des collectes de fonds (集资) et des campagnes de vote massif pour faire monter un artiste dans les classements (打投).
Ce que cela produit s'est vu en mai 2021. Une émission de fabrication d'idoles, Youth With You (青春有你), faisait voter son public au moyen de codes imprimés sous les bouchons de bouteilles de lait d'un sponsor : un vote, une bouteille ouverte. Des clubs de fans achetaient donc le lait par palettes, décapsulaient, et jetaient le contenu. Une vidéo d'ouvriers vidant les bouteilles dans un fossé a circulé ; le 5 mai, le bureau de la radio et de la télévision de Pékin a ordonné la suspension des enregistrements, et la finale prévue trois jours plus tard n'a jamais eu lieu.
Six semaines plus tard, l'Administration du cyberespace ouvrait une campagne consacrée au « chaos des cercles de fans ». Elle a débouché sur une circulaire signée le 25 août 2021 et publiée le 27, qui tient en dix mesures. Trois se lisent sans commentaire : supprimer les classements de célébrités (取消明星艺人榜单), ne pas inciter les fans à la dépense (不得诱导粉丝消费), contrôler strictement la participation des mineurs (严控未成年人参与). Weibo a ensuite bloqué ou renommé plusieurs centaines de comptes d'organisations de fans.
Cinq ans plus tard, aucune édition de cette campagne annuelle ne comporte plus de volet portant ce nom : le sujet a été absorbé dans des rubriques plus larges — protection des mineurs, cyberviolence, faux trafic. Le cercle des fans n'a pas disparu ; il a cessé d'être une catégorie que l'administration nomme.
Qui la Chine écoute vraiment
Reste la question que la presse française ne pose jamais : quels artistes étrangers comptent réellement là-bas ? Les réponses ne sont pas celles qu'on attend.
Le musicien occidental le plus entendu en Chine est presque certainement Kenny G, et personne ne l'écoute volontairement. Son instrumental Going Home est le morceau que diffusent, à l'heure de la fermeture, les centres commerciaux, les gares, les bibliothèques, les écoles et les salles de sport de tout le pays. Un saxophone signale à des centaines de millions de personnes qu'il est temps de rentrer.
Avril Lavigne, elle, occupe une place que son statut actuel en Occident ne laisse pas deviner. Elle a été la première artiste occidentale à donner une tournée complète en Chine, en 2008 : Shenzhen, puis Canton le 28 septembre, Chongqing le 30, Shanghai le 4 octobre, Pékin le 6. Elle est revenue en 2014 pour huit villes, de Shanghai à Chengdu. Soit treize concerts en Chine continentale, contre quatre à Taylor Swift. La presse chinoise la décrit comme celle qui a « initié toute une génération de mélomanes chinois à la musique occidentale », et son club de fans chinois, reconnu par sa maison de disques, a longtemps été l'un des mieux organisés du pays.
Le marché existe, la tournée ne vient pas
Depuis le 20 mars 2023, le ministère de la Culture et du Tourisme instruit à nouveau les demandes d'autorisation pour les artistes étrangers. Les salles se sont rouvertes : Westlife a donné en septembre 2023 le premier concert d'un Occidental dans une salle de dix mille places depuis la reprise, puis deux soirs à cette même Mercedes-Benz Arena de Shanghai en mai 2024. Katy Perry y a chanté à son tour en 2025 : c'est devenue la salle des Occidentaux à Shanghai. Les autres passages qu'on cite volontiers n'en sont pas : Bruno Mars a chanté à Macao en janvier 2024, Coldplay a rempli quatre soirs le stade de Kai Tak en avril 2025 — Macao et Hong Kong, donc, pas le continent.
Et le marché, lui, est devenu considérable : l'Association chinoise des arts du spectacle a recensé pour 2025 640 400 représentations commerciales, 61,6 milliards de yuans de billetterie et 194 millions de spectateurs, avec un effet d'entraînement sur le transport, l'hôtellerie et la restauration estimé à plus de six fois le prix des billets.
Une tournée mondiale peut donc venir. Celle de Taylor Swift n'est pas venue, et personne n'a dit pourquoi — ce qui, dans ce dossier, est déjà une réponse : en Chine, l'absence de motif public est la forme ordinaire de la décision. Onze ans après ce dernier soir à Shanghai, ses auditeurs chinois ont son œuvre entière à portée de main, achètent ses albums par centaines de milliers, l'appellent par un surnom qu'ils lui ont donné — et ne l'ont pas revue.
Illustrations : Denielle, CC BY-SA 2.0 ; jo.sau from London/Vilnius, UK/Lithuania, CC BY 2.0 — via Wikimedia Commons.
La Rédaction
Les photos de cet article (2)