Blackpink en Chine : dix ans de tournées tout autour du continent, jamais dedans

Le 26 janvier 2026, Blackpink achevait sa tournée mondiale à Hong Kong. En dix ans et trois tournées, le groupe a joué à Hong Kong, à Macao, à Taipei, à Kaohsiung, à Tokyo, à Bangkok, à Singapour, et pas une seule fois en Chine continentale. Ce n'est pas un trou dans un calendrier, c'est la trace d'un radar installé en Corée du Sud en 2017.

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Scène de concert vue depuis la fosse : faisceaux bleus et blancs sur le plateau, musiciens et chanteuses à contre-jour, et au premier plan un public de dos brandissant des bâtons lumineux roses.
Blackpink à Amsterdam, le 18 mai 2019. Cette tournée n'a comporté aucune date en Chine continentale, pas plus que les deux suivantes.

La première tournée de Blackpink a commencé en novembre 2018 ; la dernière s'est achevée le 26 janvier 2026 au Kai Tak Stadium de Hong Kong. Entre les deux, trois tournées mondiales, des stades pleins dans toute l'Asie, Taipei, Kaohsiung, Bangkok, Jakarta, Singapour, Manille, Tokyo, Macao, et une case restée vide : la Chine continentale n'a jamais figuré sur un seul itinéraire.

La coïncidence de dates explique presque tout. Le groupe a fait ses débuts le 8 août 2016. Un mois plus tôt, Séoul et Washington annonçaient le déploiement d'un système antimissile américain en Corée du Sud. Blackpink est né à l'intérieur de la mesure de rétorsion qui a suivi.

Un radar dans un terrain de golf

Le 8 juillet 2016, les États-Unis et la Corée du Sud annoncent conjointement le déploiement du THAAD, un système de défense antimissile de haute altitude. Le 13 juillet, le site retenu est rendu public : le comté de Seongju, dans le Gyeongsang du Nord. Les premiers lanceurs arriveront à la base d'Osan le 6 mars 2017, et le système sera déclaré opérationnel le 2 mai.

Deux lanceurs du système antimissile THAAD, camions militaires à conteneur incliné, sur un tarmac.
Deux lanceurs du système THAAD arrivés en Corée du Sud le 6 mars 2017. C'est de cette décision que date l'absence de la K-pop des scènes chinoises.

Pékin y voit une menace : le radar du système, dit-elle, porte assez loin pour observer son propre territoire. Ce n'est pas le déploiement qui déclenche les représailles, c'est l'annonce : dès l'été 2016, avant qu'un seul camion n'ait quitté les États-Unis, les autorisations de spectacle cessent d'être accordées aux artistes coréens. Le dernier concert d'un chanteur coréen en Chine continentale cette année-là est celui de Hwang Chi-yeul, le 29 octobre 2016.

Une interdiction que personne n'a signée

C'est le point qui rend l'affaire singulière, et qu'on lit rarement : le 限韩令 (xiàn hán lìng), « l'ordre de restriction de la Corée », n'existe dans aucun texte publié. Aucune administration ne l'a promulgué, aucune n'en a jamais reconnu l'existence.

Le 24 novembre 2016, interrogé en conférence de presse, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères Geng Shuang répond : « Je n'ai jamais entendu parler de restrictions concernant la République de Corée. » L'autorité de tutelle de l'audiovisuel n'a, de son côté, publié aucune décision. La ligne officielle attribue le phénomène au mécontentement spontané du public chinois. Dix ans plus tard, en février 2026, l'ambassadeur de Chine à Séoul Dai Bing déclarait encore que « l'expression “interdiction de la vague coréenne” n'est pas exacte ».

Ce qui circulait à la place d'un texte, ce sont des consignes internes. Le cas le mieux documenté est une note d'une chaîne provinciale, Jiangsu Satellite TV, photographiée et publiée sur Weibo en novembre 2016 : elle interdisait la diffusion de toute publicité mettant en scène une vedette coréenne. Aucun journal officiel, aucun numéro de décret. L'effet sans le texte : c'est la forme même de cette interdiction, et c'est ce qui la rend impossible à contester comme à lever.

La publicité passait, la scène non

L'interdiction n'a jamais été un blocus. Les chansons de Blackpink sont restées disponibles sur les plateformes chinoises : une interrogation des catalogues de QQ Music et de NetEase Cloud Music, en août 2026, y trouve toujours DDU-DU DDU-DU, Kill This Love, Pink Venom ou How You Like That. On peut écouter le groupe en Chine ; on ne peut pas aller le voir.

Les membres, elles, y ont travaillé, à titre individuel. Lisa a été mentore de danse pour les deux dernières saisons de Youth With You (青春有你), une émission de fabrication d'idoles produite et tournée en Chine, en 2020 et 2021. Elle a été l'égérie de marques chinoises : un yaourt de Mengniu, un jeu de Tencent. La frontière ne passait donc pas entre « coréen » et « chinois », mais entre ce qui se voit sur un écran commercial et ce qui remplit une salle. La scène est le seul endroit qui soit resté fermé.

Le soir où un compte a cessé d'exister

En septembre 2023, Lisa donne cinq représentations au Crazy Horse, un cabaret parisien. Les images circulent, les internautes chinois s'en emparent, et le 1er novembre son compte Weibo vérifié cesse d'être consultable. Le message affiché par la plateforme dit que « le compte ne peut plus être consulté car il a fait l'objet de signalements pour infraction aux lois et règlements, ainsi qu'aux règles de gestion de la communauté Weibo ».

Aucune plainte n'a été précisée, aucune administration n'a revendiqué la mesure, et son agence a refusé de commenter. Dans les jours qui suivent, des marques de luxe retirent les photographies de Lisa de leurs comptes chinois. Là encore, tout est arrivé sans que rien ne soit signé.

Dix ans après, ce qui s'ouvre et ce qui ne s'ouvre pas

Depuis 2021, chaque année apporte son dégel annoncé, et chaque année il s'arrête avant la scène. Des films et des séries coréennes sont revenus sur les plateformes chinoises à partir de décembre 2021. Le 17 avril 2025, le trio de hip-hop Homies s'est produit à Wuhan : premier concert d'un artiste entièrement coréen en Chine continentale depuis huit ans. Fin avril, le groupe d'idoles EPEX annonçait un concert à Fuzhou pour le 31 mai ; il a été reporté « en raison de circonstances locales », sans autre explication. Un fan-concert de Kep1er annoncé en août 2025 a connu le même sort, et le Dream Concert prévu sur le sol chinois a été annulé en septembre.

Ce qui est passé, en revanche, ce sont les rencontres de fans : ITZY, IVE et Lee Dong-wook en janvier 2026, NCT, EXO et CNBLUE en février. La distinction est instructive : une rencontre payante avec quelques centaines de personnes est autorisée, un concert de dix mille ne l'est pas. En décembre 2025, Reuters rapportait qu'un concert de K-pop se tiendrait à Hong Kong en février et serait retransmis sur le continent par un radiodiffuseur d'État : l'image franchit la frontière, les artistes non.

Le 5 janvier 2026, à l'issue d'une visite d'État du président sud-coréen en Chine, son directeur de cabinet Kang Hoon-sik résumait la situation sans détour : la levée des restrictions « prendra du temps », et « si la confiance s'approfondit, je m'attends à ce que les grands concerts de K-pop finissent par s'ouvrir, à long terme ». Le mois suivant, BTS annonçait une tournée mondiale de trente villes dont la Chine continentale était absente.

Il y a donc une question qu'un lecteur français ne pense pas à poser, et c'est la bonne : pourquoi un pays qui laisse sa jeunesse écouter Blackpink en streaming refuse-t-il de la laisser assister à un concert ? Parce que les deux choses n'ont pas le même poids. Un titre écouté seul dans un casque n'est qu'un produit ; dix mille personnes réunies pour une même chose sont un rassemblement, et un rassemblement se demande. C'est la leçon que le concert de Wham! en 1985 avait déjà donnée, quand la police tenait le public assis dans les gradins : en Chine, la salle a toujours compté plus que la chanson.

Illustrations : Robbie Klinkenberg, CC BY-SA 4.0 ; MSgt Jeremy Larlee, Public domain, via Wikimedia Commons.

La Rédaction

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