Président en chinois : la natte d'honneur, le mandat du Ciel et l'étoile immobile
Les deux mots chinois qui traduisent « président », 主席 et 总统, portent chacun une histoire distincte, celle d'une place assise sur une natte et celle d'une République née en 1912, adossées à vingt siècles de pensée impériale sur la légitimité du pouvoir.
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Le siège vide tourné vers le sud et l'étoile immobile du nord : deux images que la Chine impériale associait à l'exercice du pouvoir.
Deux mots chinois pour un seul titre français
Le français n'a qu'un mot, le chinois en emploie deux, et ils ne viennent pas du même monde. 主席 (zhǔxí) désigne le président de la République populaire de Chine, mais tout aussi bien celui qui préside une séance ou une assemblée. Le second caractère, 席, nomme d'abord la natte de jonc : on s'asseyait à même le sol avant que la chaise ne se répande en Chine, et le mot a glissé de la natte au siège, puis à la place que l'on occupe autour d'une table. Présider, littéralement, c'est tenir la natte principale : le titre garde la mémoire d'une pièce où le rang se lisait à l'emplacement.
总统 (zǒngtǒng) est d'une tout autre facture. Il associe l'idée de rassembler, de coiffer un ensemble, à celle de gouverner et de tenir une continuité. C'est le mot de la République, forgé à l'époque moderne pour une fonction que la Chine impériale ne connaissait pas. L'usage contemporain a réparti les rôles : zǒngtǒng pour les présidents étrangers, zhǔxí pour la République populaire, tandis que la vie ordinaire ajoute ses propres présidents, 董事长 à la tête d'un conseil d'administration et 会长 à celle d'une association.
Le Fils du Ciel et un mandat qui se perd
Avant le président vient le Fils du Ciel (天子, tiānzǐ). La formule dit la nature du pouvoir : il n'appartient pas à celui qui l'exerce, il lui est confié. La doctrine du mandat céleste (天命, tiānmìng) est énoncée par les Zhou pour justifier le renversement des Shang, et les textes anciens rassemblés dans le Livre des Documents en gardent l'argument : le Ciel retire son mandat au souverain qui cesse d'être vertueux, et le confie à un autre. C'est une théorie de la légitimité, mais c'est aussi, ce qui est plus rare, une théorie du droit de renverser.
La disposition du palais énonce la même chose sans un mot. Le souverain siège face au sud, et l'expression « faire face au sud » (南面) a fini par signifier régner ; ses sujets, eux, se tournent vers le nord.
L'étoile qui ne bouge pas
Les Entretiens de Confucius comparent celui qui gouverne par la vertu à l'étoile polaire : elle demeure à sa place, et toutes les autres étoiles se tournent vers elle. L'image a fait fortune. L'astronomie chinoise nomme enclos Pourpre (紫微垣) la région circumpolaire du ciel, tenue pour la demeure céleste du souverain, et c'est de là que la Cité interdite tire son nom chinois, 紫禁城, la « cité pourpre interdite ». Le palais de Pékin fut conçu comme le reflet terrestre d'un palais d'étoiles.
La même étoile a donné son nom à un système astrologique toujours très pratiqué, le Zǐwēi dòushù (紫微斗数), où l'astre Ziwei est appelé étoile de l'empereur : on prête à celui dont le thème la met en avant un tempérament de meneur, soucieux de son rang et porté à trancher seul. Il s'agit là d'une tradition divinatoire et de croyances que la rédaction ne partage pas, mais qui appartiennent pleinement à la culture chinoise et éclairent la persistance d'une image, celle du pouvoir comme point fixe autour duquel le reste tourne.
Ce qu'un présage disait au souverain
Sous les Han, la pensée de Dong Zhongshu systématise la résonance entre le Ciel et l'homme (天人感应) : une éclipse, une comète, une inondation, un tremblement de terre ne sont pas des accidents mais des remontrances adressées au trône. Les empereurs y ont répondu par un genre de texte propre à la Chine, l'édit d'auto-accusation (罪己诏), dans lequel le souverain reconnaissait publiquement ses fautes après une calamité. Rapporter cela ne suppose rien du ciel : cela dit ce que la cour croyait, et ce qu'elle acceptait de devoir au reste du pays.
La personne du souverain était par ailleurs entourée d'interdits de langue. On ne prononçait ni n'écrivait son nom personnel : c'est le tabou des noms (避讳), qui a fait modifier des caractères, des noms de lieux et des titres d'ouvrages. Le pronom 朕, jusque-là ordinaire, fut réservé au seul souverain lors de l'adoption du titre d'empereur par le fondateur des Qin. On s'adressait à lui par 陛下, « au pied des marches » : on ne parlait pas à l'empereur, on parlait à ceux qui se tenaient sous son perron. Et on lui souhaitait 万岁, dix mille ans.
De l'empereur au président
Le 1er janvier 1912, Sun Yat-sen prend ses fonctions à Nankin comme président provisoire (临时大总统) de la République de Chine ; l'empire s'achève quelques semaines plus tard avec l'abdication du dernier empereur. Le mot 总统 entre alors dans l'histoire politique chinoise, et connaîtra depuis des fortunes diverses des deux côtés du détroit, tandis que 主席 s'imposait sur le continent.
Reste le paradoxe des mots. Le plus récent des deux, 总统, dit le rassemblement et le gouvernement ; le plus employé, 主席, dit simplement une natte et une place d'honneur, la formule la plus modeste que la langue ait trouvée pour désigner celui qui est assis au centre.
La Rédaction