Qianlong

Sixième empereur de la dynastie Qing, Qianlong a régné soixante ans, de 1735 à 1796, et porté l'empire à sa plus grande étendue. Il abdiqua pour ne pas dépasser la durée de règne de son grand-père Kangxi, tout en gardant la réalité du pouvoir jusqu'à sa mort.

SOMMAIRE

Peinture de cour ancienne : un cavalier en armure de cérémonie dorée à motifs de dragons, coiffé d'un casque à haute aigrette noire, monte un cheval pie brun et blanc ; un carquois de flèches et un sabre au fourreau à sa ceinture, des collines nues au fond.

Repères

Qianlong, en chinois 乾隆, (25 septembre 1711 - 7 février 1799), fils de l'empereur Yongzheng, fut le 6ème empereur de la dynastie Qing et régna sur la Chine du 18 octobre 1735 jusqu'au 9 février 1796. De son nom personnel Hongli, du clan mandchou des Aisin Gioro, il était le quatrième fils de Yongzheng ; sa mère, issue du clan Niohuru, reçut à titre posthume le nom d'impératrice Xiaoshengxian. Le nom sous lequel l'histoire le connaît n'est pas le sien mais celui de son ère de règne, ouverte le premier jour de l'an 1736 et que l'on comprend comme « la prospérité venue du Ciel » ; le temple ancestral lui donna le nom de Gaozong. Il fut le quatrième empereur des Qing à régner depuis Pékin, après la prise de la capitale par les Mandchous en 1644.

L'héritier que Kangxi avait remarqué

Quand il était jeune, Qianlong surprit son grand-père dans plusieurs domaines dont les arts littéraires. Kangxi le fit venir au palais et suivit lui-même son instruction, épisode que les chroniques de la dynastie ont abondamment rapporté. Une tradition tenace veut que Kangxi ait choisi Yongzheng pour lui succéder pour que justement, un jour, Qianlong parvienne au trône, persuadé que son petit-fils ferait un bon empereur. Les historiens ne tiennent pas ce raisonnement pour établi : la désignation de Yongzheng fut elle-même contestée et l'on ne dispose d'aucun document de la main de Kangxi qui l'expliquerait ainsi. Ce qui est certain, c'est que le petit-fils prit son aïeul pour modèle et le dit toute sa vie, Qianlong copiant les techniques de Kangxi, son grand-père, qu'il admirait.

La succession, elle, suivit la procédure inventée par Yongzheng après les déchirements de la génération précédente : le nom de l'héritier est écrit sur un billet scellé, déposé derrière une tablette au-dessus du trône de la salle de la Pureté céleste, et n'est lu qu'à la mort du souverain. Qianlong monta ainsi sur le trône à vingt-quatre ans, sans rival déclaré, et employa lui-même le procédé pour désigner son propre successeur au début des années 1770.

Soixante ans de règne

Son règne fut économique et militaire, et il clôt la période que les historiens appellent le haut Qing : cent trente ans de continuité entre Kangxi, Yongzheng et lui, sans crise dynastique ni guerre civile générale. La population, qui approchait 180 millions d'habitants au milieu du siècle, dépassait 300 millions à la fin du règne — une croissance sans équivalent alors, portée par la paix intérieure, la mise en culture des terres hautes et la diffusion des plantes venues d'Amérique.

Le trésor suivait. Les excédents de fin d'année atteignirent 80 millions de taels dans les années 1770, et l'empereur usa de cette aisance à la manière d'une largesse politique : six remises générales de l'impôt foncier et quatre remises du tribut de grain furent proclamées au cours du règne, souvent à l'occasion d'un anniversaire impérial. La charge réelle qui pesait sur les campagnes s'alourdit malgré tout dans la seconde moitié du règne, non par l'impôt officiel mais par les surcharges que l'administration locale prélevait pour son propre compte, mettant ainsi un frein à la prospérité des campagnes.

Les Dix grandes campagnes

Qianlong revendiqua dix expéditions victorieuses, dont il tira sur le tard le titre qu'il se donna lui-même de « vieillard aux dix accomplissements » (Shiquan laoren). Le décompte est de sa main. Plusieurs de ces guerres furent longues et coûteuses, et la campagne de Birmanie s'acheva sans victoire sur le terrain, par un accord conclu entre commandants que la cour présenta comme une soumission.

  • deux campagnes contre les Dzoungars, en 1755 puis en 1756-1757, qui mirent fin au dernier grand empire nomade d'Asie centrale ;
  • la pacification du bassin du Tarim en 1758-1759, contre les khodjas de Kachgarie ;
  • deux guerres contre les principautés du Jinchuan, au Sichuan occidental, en 1747-1749 puis en 1771-1776 ;
  • la répression de la révolte de Taïwan en 1787-1788 ;
  • quatre expéditions extérieures : contre la Birmanie en 1765-1769, contre le Vietnam en 1788-1789, et deux contre les Gurkhas du Népal en 1790-1792.

Il conquit notamment le bassin de l'Ili et le Xinjiang, et agrandit l'empire jusqu'à son étendue la plus vaste. Les évaluations de cette superficie varient beaucoup selon ce que chaque décompte range dans l'empire : de l'ordre de onze millions de kilomètres carrés pour les plus prudentes, jusqu'à près de quatorze millions et demi vers 1790 pour celles qui comptent l'ensemble des dépendances — contre 9,6 millions pour la Chine d'aujourd'hui. Son règne marque l'apogée territoriale et économique de l'empire et de la dynastie.

Le territoire pris aux Dzoungars et aux khodjas reçut un nom qui dit exactement ce qu'il était pour la cour : Xinjiang, 新疆, « la nouvelle frontière ». Il fut d'abord administré militairement, à distance du système provincial chinois, et ne devint une province qu'un siècle plus tard, en 1884.

Un empire à plusieurs langues et plusieurs cultes

Qianlong ne régnait pas seulement sur la Chine des lettrés. Il était khan pour les Mongols, souverain mandchou pour les huit bannières, fils du Ciel pour les Han, et se laissait représenter en bodhisattva pour les Tibétains. Cette manière de tenir plusieurs rôles à la fois passait par la langue — les édits paraissaient en mandchou, en chinois, en mongol et en tibétain — et par la pierre.

En 1744, il fit convertir en monastère lamaïste le palais où son père Yongzheng avait vécu avant de régner : c'est le Yonghegong de Pékin, aujourd'hui l'un des grands sanctuaires bouddhiques de la capitale. À Chengde, dans sa résidence d'été de montagne, il fit bâtir entre 1767 et 1771 le temple Putuo Zongcheng, transposition du Potala de Lhassa, pour recevoir les nobles mongols et d'Asie centrale venus à ses soixante ans et aux quatre-vingts ans de sa mère. En 1780, il y accueillit le sixième panchen-lama, venu pour son soixante-dixième anniversaire, et fit élever à son intention une réplique du monastère de Tashilhunpo ; le hiérarque tibétain mourut de la variole à Pékin le 2 novembre de la même année.

Après la guerre contre les Gurkhas, l'empereur promulgua en 1793 un règlement en vingt-neuf articles sur l'administration du Tibet. Son premier article institue le tirage au sort dans une urne d'or pour désigner les réincarnations du dalaï-lama et des principaux hiérarques — une procédure qui, deux siècles plus tard, reste au cœur des controverses sur la reconnaissance des maîtres tibétains.

La grande compilation, et ce qu'elle a fait disparaître

De 1773 à 1782, Qianlong fit rassembler la plus vaste collection de livres de l'histoire chinoise, connue sous le nom de Siku quanshu, la « Bibliothèque complète des quatre magasins ». Elle réunit environ 3 500 ouvrages en quelque 79 000 fascicules, recopiés à la main en sept exemplaires par des milliers de copistes. Les sept jeux furent déposés dans sept bibliothèques impériales, dont celle de la Cité interdite, celle du palais impérial de Shenyang et celles des jardins impériaux ; trois d'entre eux furent détruits pendant les guerres du XIXe siècle.

L'entreprise avait un revers, indissociable d'elle : le recensement systématique des livres de l'empire servit aussi à repérer ceux qui contenaient des passages jugés hostiles aux Mandchous. Plusieurs milliers d'ouvrages furent proscrits, expurgés ou brûlés, et des lettrés furent poursuivis pour une phrase ou un caractère. C'est le versant que l'on désigne d'ordinaire comme l'inquisition littéraire du règne.

Le commanditaire et le collectionneur

Qianlong écrivit et fit écrire sans relâche : on lui attribue un corpus poétique de plusieurs dizaines de milliers de pièces, ce qui en ferait, si le décompte est exact, l'auteur le plus prolifique de la poésie chinoise. Il collectionna surtout. Une part considérable des peintures, bronzes, jades et calligraphies anciennes conservés aujourd'hui au Musée du Palais de Pékin et au Musée national du Palais de Taipei vient de son cabinet ; il avait pour habitude d'apposer ses sceaux sur les œuvres et d'inscrire ses commentaires en marge des rouleaux les plus fameux, au point que sa main est devenue reconnaissable entre toutes sur les chefs-d'œuvre de la peinture Song et Yuan.

À sa cour travaillaient des jésuites européens employés comme peintres, astronomes ou ingénieurs. Le plus connu, le frère milanais Giuseppe Castiglione, mort à Pékin en 1766 sous le nom chinois de Lang Shining, servit trois empereurs et fixa la manière hybride, sino-européenne, des portraits officiels du règne. Ces mêmes hommes conçurent les palais de style occidental du Yuanmingyuan, avec leurs fontaines à automates, élevés dans la seconde moitié du siècle et détruits par les troupes franco-britanniques en 1860. En 1750, l'empereur fit aménager pour l'anniversaire de sa mère le jardin de la Claire Ondulation, autour de la colline de la Longévité et du lac de Kunming : c'est le noyau de l'actuel Palais d'été.

Canton, et l'ambassade de 1793

En 1757, le commerce européen fut officiellement concentré sur le seul port de Canton, où les marchands étrangers ne pouvaient traiter qu'avec une guilde de négociants agréés. Ce régime dura jusqu'aux guerres de l'opium.

C'est contre lui que Londres envoya en 1793 la première ambassade britannique en Chine, conduite par lord Macartney. Reçu le 14 septembre à Rehe, l'actuelle Chengde, l'ambassadeur obtint de ne pas se prosterner selon le rite habituel et de plier un genou comme devant son propre roi. Ses demandes — ouverture de nouveaux ports, résidence permanente à Pékin — furent toutes écartées. La lettre de Qianlong à George III, où l'empereur explique que l'empire produit tout ce dont il a besoin et n'a que faire des objets manufacturés étrangers, est devenue l'un des documents les plus commentés de l'histoire des relations entre la Chine et l'Europe.

Heshen et le retournement de la fin de règne

Il accordera un pouvoir démesuré à Heshen. Ce Mandchou de la bannière rouge bordée, né en 1750, n'était pas général mais garde du corps impérial : remarqué vers 1775 par un empereur de soixante-cinq ans, il fut en moins de deux ans vice-président du ministère des Finances puis grand conseiller, et contrôla pendant vingt ans les recettes de l'État et la nomination des fonctionnaires. Le réseau de dépendances qu'il constitua est tenu pour l'une des causes de la corruption qui gagna l'administration provinciale dans les dernières décennies du siècle.

Le coût des campagnes militaires, l'affaiblissement du contrôle sur les provinces et la pression sur les paysans se rejoignirent en 1796 dans la révolte du Lotus blanc, qui embrasa les régions frontalières du Hubei, du Shaanxi et du Sichuan et ne fut réprimée qu'en 1804, après avoir absorbé une part considérable des réserves accumulées pendant le règne.

L'abdication de 1796 et les trois dernières années

Ayant régné pendant 60 ans, Qianlong abdique par respect pour son grand-père, afin de ne pas régner plus longtemps que l'empereur Kangxi, dont le règne avait duré soixante et un ans. La cérémonie eut lieu le 9 février 1796, premier jour de l'année nouvelle. Il prit alors le titre d'empereur retiré, taishang huang, littéralement « l'auguste d'en haut », réservé au souverain qui a cédé le trône de son vivant. Son quinzième fils, Yongyan, devint l'empereur Jiaqing, mais Qianlong conservera la totalité du pouvoir jusqu'à sa mort, survenue le 7 février 1799 ; les édits continuèrent de porter la marque de sa décision et le nouvel empereur ne régna trois ans que de nom.

Jiaqing agit dès la mort de son père. En quelques jours, Heshen fut destitué, emprisonné, condamné, et autorisé à se donner la mort par la corde de soie blanche accordée aux dignitaires. L'inventaire de ses biens, dont les chiffres varient considérablement d'une chronique à l'autre, décrivait des dizaines de millions de taels d'argent, des dizaines de maisons de prêt sur gages et des milliers de pièces d'orfèvrerie — un patrimoine que les récits ultérieurs ont comparé à plusieurs années de recettes de l'État.

Ce qu'il en reste

Qianlong repose au mausolée de Yuling, dans les tombeaux Qing de l'Est, à Zunhua, dont il avait choisi l'emplacement dès 1742 et dont les chambres funéraires souterraines sont couvertes de textes bouddhiques gravés en sanskrit et en tibétain. Quatre ensembles inscrits au patrimoine mondial portent directement sa marque : les palais impériaux de Pékin et de Shenyang, la résidence de montagne de Chengde et ses temples, le Palais d'été et les tombes impériales des Ming et des Qing.

Sa figure a nourri une abondante littérature populaire, romans, opéras puis séries télévisées, où reviennent les six voyages d'inspection qu'il fit dans le Sud à l'imitation de Kangxi, les intrigues de son harem, ou le récit de la concubine parfumée, princesse ouïghoure dont le corps aurait exhalé un parfum naturel. Ces récits n'appartiennent pas à l'histoire du règne mais à sa mémoire romanesque.

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