La conjugaison en chinois mandarin
Le chinois ne conjugue pas : ni la personne, ni le nombre, ni le temps ne modifient un verbe. Ce que le français inscrit dans la terminaison, le mandarin le confie aux marqueurs de temps, aux particules d'aspect, aux verbes auxiliaires et aux compléments qui achèvent le verbe.
SOMMAIRE
Un verbe qui ne change jamais
Le premier fait à poser est aussi le plus reposant pour qui vient du français : en chinois mandarin, un verbe ne prend aucune terminaison. Il ne s'accorde pas avec son sujet, il ne varie pas selon le moment dont on parle, il n'a ni radical irrégulier ni participe. La forme que l'on trouve dans le dictionnaire est la seule qui existe, et c'est celle que l'on emploie partout.
Le verbe « être » en offre la démonstration la plus courte. Là où le français aligne suis, es, est, sommes, êtes, sont pour le seul présent de l'indicatif, le mandarin garde une forme unique.
- 我 是 学生。Je suis étudiant.
- 你 是 学生。Tu es étudiant.
- 他们 是 学生。Ils sont étudiants.
Ce qui vaut pour les personnes vaut pour le temps. Le verbe 去 qù, « aller », s'écrit et se prononce de la même façon que l'on parle d'hier ou de demain : c'est le mot placé devant lui qui déplace la scène.
- 我 昨天 去 北京。Hier, je suis allé à Pékin.
- 我 明天 去 北京。Demain, j'irai à Pékin.
Un francophone qui découvre cela conclut souvent que le chinois « n'a pas de temps », et il se trompe de la façon la plus coûteuse qui soit : il en conclut que rien ne se marque, alors que tout se marque, ailleurs et autrement. Cette fiche décrit ce « ailleurs ».
Ce que le français met dans le verbe, le chinois le met ailleurs
Une terminaison française transporte plusieurs informations à la fois, sans qu'on y pense : la personne, le nombre, le moment, et souvent le degré de réalité de l'action. « Nous irions » dit d'un seul mot qui parle, combien ils sont, quand cela se situe et que cela reste hypothétique.
Le mandarin distribue ces mêmes informations entre quatre ressources distinctes, chacune tenue par un mot séparé et parfaitement visible dans la phrase :
- les marqueurs de temps, qui situent la scène une fois pour toutes : hier, demain, l'an dernier, déjà ;
- les particules d'aspect, qui disent où l'on en est du déroulement de l'action : achevée, éprouvée, en cours, durable ;
- les verbes auxiliaires, qui portent ce que le français range dans les modes : pouvoir, savoir, vouloir, devoir ;
- les compléments du verbe, qui disent que l'action a abouti, et à quoi.
La différence n'est donc pas que le chinois en dirait moins. C'est qu'il le dit avec des mots qui restent des mots, au lieu de le fondre dans la fin du verbe. Rien n'est caché, mais rien n'est obligatoire non plus : ce que le contexte donne déjà, la phrase ne le répète pas.
Le temps se dit une fois, et il se dit tôt
Le moment où se passe la scène s'indique par un mot ordinaire, du même genre que « hier » ou « l'an prochain » en français. Le mandarin en possède la série complète : 昨天 zuótiān hier, 今天 jīntiān aujourd'hui, 明天 míngtiān demain, 去年 qùnián l'an dernier, 已经 yǐjīng déjà.
Sa place est réglée, et c'est là que se joue la première faute du débutant : il vient avant le verbe, jamais après. Il se place soit devant le sujet, soit entre le sujet et le verbe, les deux étant corrects.
昨天 + Sujet + Verbe ou Sujet + 昨天 + Verbe
- 昨天 我 去 了 北京。Hier, je suis allé à Pékin.
- 我 昨天 去 了 北京。Hier, je suis allé à Pékin.
- 我 去 了 北京 昨天。calque du français, impossible en chinoisle mot de temps ne se rejette jamais en fin de phrase
Second point, tout aussi économique : le repère se pose une seule fois. Une fois la scène située, les phrases qui suivent restent dans le même moment sans avoir à le rappeler. Là où le français conjugue au passé chacun de ses verbes, le chinois s'en tient à son décor.
- 昨天 我 去 了 北京, 见 了 朋友, 然后 回 家。Hier, je suis allé à Pékin, j'ai vu des amis, puis je suis rentré.
Un seul 昨天 tient les trois propositions. Le dernier verbe, 回 huí, ne porte même plus de particule : la suite des actions suffit à dire l'ordre dans lequel elles se sont produites.
Le temps n'est pas l'aspect, et c'est ici que tout se joue
Le point le plus difficile pour un francophone n'est pas d'apprendre les particules, c'est de comprendre ce qu'elles marquent. Un temps français situe l'action par rapport à maintenant : le passé composé la place avant, le futur après. Une particule d'aspect chinoise ne dit rien de cela. Elle dit où l'on en est du déroulement de l'action : commencée, menée à son terme, éprouvée au moins une fois, encore en cours.
La conséquence est immédiate et elle surprend : une particule que les manuels appellent parfois « particule du passé » se rencontre dans des phrases qui parlent de demain.
- 明天 我 吃 了 饭 就 去 找 你。Demain, dès que j'aurai mangé, je passe te prendre.
Le repas est à venir, et pourtant 了 est là : il ne dit pas « avant maintenant », il dit « une fois que ce sera fait ». C'est exactement ce que porte le futur antérieur français, qui n'est pas non plus un temps du passé. Garder cette distinction en tête épargne les trois quarts des erreurs qui suivent.
了, l'action menée à son terme et la situation qui change
了 le est la particule la plus employée de la langue, et la plus mal comprise. Elle recouvre en réalité deux emplois que rien n'oblige à confondre, et que sa position dans la phrase distingue.
Après le verbe, elle dit que l'action a été menée jusqu'au bout. Elle apparaît le plus naturellement quand l'objet est compté ou déterminé.
Sujet + Verbe + 了 + Objet
- 我 买 了 三 本 书。J'ai acheté trois livres.
- 他 喝 了 两 杯 茶。Il a bu deux tasses de thé.
En fin de phrase, elle dit tout autre chose : quelque chose a changé, une situation nouvelle s'est installée. C'est le « maintenant » implicite du français, celui de « ça y est » ou de « désormais ».
- 下 雨 了。Il s'est mis à pleuvoir.
- 我 不 要 了。Je n'en veux plus.
- 他 十八 岁 了。Il a dix-huit ans maintenant.
- 我 知道 了。J'ai compris.
Aucun de ces quatre exemples ne parle du passé. La pluie tombe à l'instant, le refus vaut pour maintenant, l'âge est celui d'aujourd'hui, la compréhension vient de se produire. Ce que 了 signale est le passage d'un état à un autre.
D'où la règle négative qui rend le plus service : 了 n'est pas la marque du passé, et il ne se colle pas à un verbe simplement parce que la phrase française est au passé composé. Une habitude ancienne, une description, un état qui durait s'en passent entièrement.
- 我 小时候 常常 去 看 他。Quand j'étais petit, j'allais souvent le voir.
过, l'expérience acquise
过 guo, prononcé sans ton, se place après le verbe et dit que l'on a fait la chose au moins une fois dans sa vie. Ce n'est pas un récit, c'est un état civil : l'expérience est acquise, elle compte encore aujourd'hui.
Sujet + Verbe + 过 + Objet
- 我 去 过 中国。Je suis déjà allé en Chine.
- 我 吃 过 北京 烤鸭。J'ai déjà mangé du canard laqué.
La comparaison avec 了 est le meilleur moyen de sentir la nuance. 我去了中国 raconte un départ qui a eu lieu et dont on suit les suites ; 我去过中国 ne raconte rien du tout, il classe celui qui parle parmi les gens qui connaissent le pays.
着, l'état qui dure
着 zhe, également sans ton, se place après le verbe et signale que l'état issu de l'action se maintient. La traduction française passe souvent par un adjectif ou par un participe, rarement par un temps.
- 门 开 着。La porte est ouverte.
- 墙 上 挂 着 一 幅 画。Un tableau est accroché au mur.
Son second emploi est plus rentable encore pour parler : accolé à un premier verbe, il en fait la manière dont se fait le second. Le français y met un gérondif.
Verbe 1 + 着 + Verbe 2
- 他 笑 着 说。Il dit en riant.
- 她 站 着 看 书。Elle lit debout.
在, l'action en train de se faire
在 zài, ou sa forme renforcée 正在 zhèngzài, se place au contraire devant le verbe et dit que l'action se déroule au moment dont on parle. C'est le plus proche équivalent de « être en train de ».
Sujet + 在 + Verbe
- 他 在 看 书。Il est en train de lire.
- 我 正在 做 饭。Je suis en train de faire la cuisine.
La différence avec 着 mérite d'être vue une fois pour toutes, parce qu'aucune traduction française ne la rend. 在 regarde l'action se faire ; 着 constate l'état qu'elle a laissé.
- 他 在 挂 画。Il est en train d'accrocher un tableau.
- 墙 上 挂 着 画。Des tableaux sont accrochés au mur.
La négation change avec l'aspect : 不 et 没
Voici la règle qui distingue le plus sûrement un francophone débutant d'un francophone avancé. Le chinois possède deux négations, et le choix ne tient ni au verbe ni au niveau de langue : il tient à ce que l'on nie.
不 bù nie une volonté, une habitude, une propriété, une généralité, ou quelque chose qui n'aura pas lieu. C'est la négation de ce qui ne se fait pas, par principe ou par choix.
Sujet + 不 + Verbe
- 我 不 喝 酒。Je ne bois pas d'alcool.
- 他 不 是 中国 人。Il n'est pas chinois.
没 méi, ou sa forme pleine 没有 méiyǒu, nie tout autre chose : un fait qui ne s'est pas produit. Ce n'est pas un refus, c'est un constat de non-événement.
Sujet + 没(有) + Verbe
- 我 没 喝 酒。Je n'ai pas bu d'alcool.
- 昨天 我 没有 睡觉。Hier, je n'ai pas dormi.
Les deux phrases sur l'alcool sont l'exemple à retenir : la première décrit un abstinent, la seconde quelqu'un qui n'a rien bu ce soir-là. Rien dans la traduction française ne les sépare, tout les sépare en chinois.
Deux conséquences suivent, et elles sont mécaniques. La première : 了 disparaît sous la négation. Un fait qui ne s'est pas produit ne peut pas être achevé, et les deux marques ne se rencontrent jamais.
- 我 没 吃 饭。Je n'ai pas mangé.
- 我 没 吃 了 饭。phrase fautive, que l'oreille chinoise refuse没 et 了 s'excluent : l'un nie l'événement, l'autre l'achève
La seconde : 过 survit, lui. Nier une expérience n'a rien de contradictoire, cela revient à dire qu'on ne l'a jamais faite.
- 我 没 去 过 中国。Je ne suis jamais allé en Chine.
Reste le cas particulier que tous les manuels signalent : le verbe 有 yǒu, « avoir », se nie toujours par 没, jamais par 不.
- 我 没有 钱。Je n'ai pas d'argent.
Chacune de ces règles a sa fiche détaillée, avec une dizaine de phrases d'exemple, dans les leçons de grammaire du site.
Le futur ne se conjugue pas, il s'annonce
Il n'existe aucune forme verbale de futur en mandarin. Quatre procédés s'en chargent, du plus neutre au plus formel.
Le mot de temps seul suffit très souvent, et c'est la solution la plus courante à l'oral.
- 我 明天 走。Je pars demain.
要 yào devant le verbe annonce une intention ou une échéance proche. C'est aussi le verbe « vouloir », et les deux sens se distinguent au contexte.
- 我 要 去 中国。Je vais aller en Chine.
会 huì annonce ce qui se produira, avec une nuance de prévision plutôt que de projet.
- 明天 会 下 雨。Il pleuvra demain.
将 jiāng appartient à la langue écrite et administrative. On le lit dans la presse et les communiqués, on l'entend peu.
- 他 将 去 中国 学习。Il va partir étudier en Chine.
Restent les deux tournures de l'imminence, 就要 jiù yào et 快要 kuài yào, toutes deux fermées par un 了 de changement de situation : ce qui va arriver est précisément un état nouveau.
Sujet + 快要 / 就要 + Verbe + 了
- 火车 快要 开 了。Le train va partir.
- 他 明天 就要 走 了。Il part dès demain.
Une différence les sépare, et elle est utile à connaître : 就要 accepte devant lui un mot de temps précis, 快要 non. On dira 他明天就要走了, on ne dira pas la même phrase avec 快要.
Le mode passe par des verbes auxiliaires
Ce que le français inscrit dans ses modes, le chinois le place devant le verbe, sous forme d'auxiliaires qui restent eux aussi invariables. Six d'entre eux couvrent l'essentiel des besoins.
- 会 huì : savoir faire, par apprentissage.
- 能 néng : pouvoir, au sens d'en avoir matériellement la possibilité.
- 可以 kěyǐ : pouvoir, au sens d'y être autorisé.
- 要 yào : vouloir, devoir, avoir l'intention.
- 想 xiǎng : avoir envie de.
- 应该 yīnggāi : devoir, au sens moral.
La distinction entre 会 et 能 n'a pas d'équivalent direct en français, où « je ne peux pas nager » recouvre les deux cas.
- 我 会 游泳。Je sais nager.
- 我 今天 不能 游泳。Je ne peux pas nager aujourd'hui.
La négation se pose devant l'auxiliaire, jamais devant le verbe principal.
- 我 不 想 去。Je n'ai pas envie d'y aller.
- 你 可以 走 了。Tu peux partir maintenant.
Ce qui achève le verbe : les compléments
Voici la ressource qui fait réellement le travail que le francophone attend d'un temps, et celle qu'il découvre le plus tard. En chinois, un verbe seul nomme une activité, pas son résultat. Chercher n'est pas trouver, écouter n'est pas entendre, et la langue le dit en accolant au verbe un second élément qui porte l'aboutissement.
- 看 kàn regarder, 看见 kànjiàn voir ;
- 听 tīng écouter, 听见 tīngjiàn entendre ;
- 找 zhǎo chercher, 找到 zhǎodào trouver ;
- 学 xué étudier, 学会 xuéhuì apprendre à faire ;
- 吃 chī manger, 吃完 chīwán finir de manger.
- 我 找 了 很 久, 可是 没 找到。J'ai cherché longtemps, mais je n'ai pas trouvé.
Cette phrase mérite d'être relue. Le français y emploie deux fois le même temps sur deux verbes différents ; le chinois emploie deux fois le même verbe, une fois nu et une fois complété. Le passé n'y est marqué nulle part : il est dans 很久, « longtemps ».
La même mécanique donne les compléments de direction, où 来 lái « venir » et 去 qù « aller » se soudent au verbe pour dire vers où le mouvement s'oriente, par rapport à celui qui parle.
- 他 走 进来 了。Il est entré.
- 请 你 出去。Sortez, s'il vous plaît.
La réduplication : faire un peu, pour voir
Répéter le verbe est une ressource que le français ne possède pas. Elle atténue : l'action devient brève, essayée, sans conséquence, et la demande cesse d'être un ordre. C'est l'un des outils les plus utiles de la conversation courante.
- 你 看看。Regarde un peu.
- 我们 休息休息 吧。Reposons-nous un moment.
Un verbe d'une syllabe se redouble simplement, ou se coupe d'un 一 : 看看 kànkan et 看一看 kàn yi kàn disent la même chose. Un verbe de deux syllabes se répète en entier, sur le patron 休息休息.
Et l'aspect s'y glisse : au passé, le 了 vient se loger entre les deux occurrences.
- 我 看 了 看, 什么 也 没有。J'ai jeté un coup d'œil, il n'y avait rien.
是 … 的, quand la circonstance compte plus que le fait
Une dernière tournure vaut d'être connue, parce qu'un francophone la remplace spontanément par un temps du passé, et se trompe. Quand le fait est acquis, connu des deux interlocuteurs, et que la question porte sur ses circonstances, la phrase s'encadre entre 是 shì et 的 de. Le 了 n'y a pas sa place : il n'y a rien à achever, l'affaire est entendue.
Sujet + 是 + circonstance + Verbe + 的
- 你 是 什么 时候 来 的?Quand es-tu arrivé ?
- 我 是 坐 飞机 来 的。Je suis venu en avion.
Personne ne demande ici si l'autre est arrivé : on le voit bien. Ce que l'on demande, c'est quand.
Le passif, plus rare qu'en français
Le français forme son passif avec le verbe « être » et un participe, c'est-à-dire avec de la conjugaison. Le chinois emploie une préposition, 被 bèi, placée devant l'agent, le verbe restant intact.
- 杯子 被 他 打破 了。Le verre a été cassé par lui.
Mais la tournure est nettement moins fréquente qu'en français, et le chinois lui préfère le plus souvent la phrase à thème, où ce dont on parle vient en tête sans qu'aucune marque ne soit nécessaire.
- 杯子 打破 了。Le verre s'est cassé.
被 a longtemps été réservé à ce qui arrive de fâcheux, et cette coloration reste sensible ; l'usage contemporain, sous l'influence des langues occidentales, l'emploie plus largement.
Les réflexes qui trahissent un francophone
Les fautes récurrentes viennent toutes du même geste : chercher dans le chinois l'équivalent d'un temps français, au lieu de se demander ce que la phrase marque réellement. Cinq d'entre elles reviennent constamment.
- Poser 了 sur tout ce qui est au passé composé en français. Une habitude ancienne, une description, un état n'en prennent pas.
- Employer 不 là où il faut 没. La question à se poser est : est-ce que je nie une volonté, ou est-ce que je constate qu'un fait n'a pas eu lieu ?
- Garder 了 sous la négation. 没 et 了 ne coexistent jamais.
- Répéter le repère de temps à chaque phrase. Une fois posé, il vaut pour tout le paragraphe.
- Chercher un temps pour « j'ai trouvé ». C'est un complément de résultat qu'il faut, pas une forme verbale.
La progression classique tient d'ailleurs en peu de choses : les mots de temps d'abord, puis 了 et 没, puis 过 et 着, et enfin les compléments de résultat, qui demandent du vocabulaire plus que de la grammaire. La méthode de mandarin du site suit cet ordre.
Reste que la conjugaison n'est qu'une entrée dans la langue. La fiche consacrée à la grammaire du mandarin replace ces règles parmi les autres, pronoms, spécificatifs et interrogation.