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Le cinéma chinois fait sa révolution culturelle

© Chine Informations - Daweide, le 09/06/2004 00:00
Longtemps paralysé par la bureaucratie qui le contrôle, le cinéma chinois n'est plus épargné par les bouleversements qui touchent l'économie du pays. Les nouvelles orientations politiques en faveur des industries culturelles, l'appétit croissant d'investisseurs privés en quête de prestige et la vitalité des nouvelles générations de cinéastes sont en train d'impulser de profonds changements.
Le cinéma chinois fait sa révolution culturelle

Dans la Chine de 2004, les voies qui conduisent à la réalisation d'un film sont de plus en plus variées. Le parcours de Yang Chao, jeune réalisateur d'à peine 30 ans, est typique de cette dialectique privé-public, liberté-contrôle, dans laquelle tourbillonne tout un pays en pleine transition. Son premier film, Passages, a été produit pour environ 3 millions de yuans (300 000 euros) par une poignée d'investisseurs privés chinois. Il a reçu l'autorisation des autorités et débutera sa carrière en Chine après sa présentation en festival à l'étranger. Tout a pourtant failli mal commencer. En 2000, Yang Chao crée avec un groupe d'amis cinéphiles comme lui une association, Practical Society, qui entreprend de présenter bénévolement des films d'auteur à un public averti, assoiffé de culture. Le succès est tel que Practical Society développe un réseau de ciné-clubs dans tout le pays. Dans des universités, les bibliothèques, Practical Society montre les films de Bresson, Godard et Truffaut, mais aussi tous ceux de la sixième génération de cinéastes chinois, les Wang Xiao Shuai, Jia Zhang Ke et autres enfants terribles du cinéma chinois dont les films sont réalisés sans autorisation et privés de distribution en Chine. C'en est trop pour les autorités qui demandent la dissolution immédiate de Practical Society. “Ça nous a permis d'établir beaucoup de contacts, les gens ont vu notre courage. On a changé notre manière de fonctionner et on a fait appel à des investisseurs. On leur a proposé le projet de Passages'', dit Yang Zi, le producteur du film.

Dans cette Chine de toutes les opportunités, le cinéma n'est plus épargné par la révolution économique en cours. Depuis l'an dernier, la culture n'est plus censée servir la politique du parti, et les plus hautes instances de l'État chinois ont appelé de leurs vœux à la création d'industries culturelles commercialement viables. S'il a beau souhaiter plus que tout contrôler le rythme de la libéralisation, l'État chinois pourrait très vite être dépassé par les réalités du marché, comme il l'est déjà dans de nombreux secteurs. Car, pour de plus en plus d'entrepreneurs chinois, les “industries culturelles'', devenues un terme à la mode ces derniers mois, sont un nouvel Eldorado, en terme de profit, car la classe moyenne qui émerge dans les grandes villes a, tout à coup, soif de divertissements et de variétés, mais aussi de publicités : comme partout dans le monde, les fortunes faites dans l'industrie cherchent déjà à se recycler dans tout ce qui contient de la valeur ajoutée culturelle. C'est le cas des médias, de l'événementiel, de l'édition, de la télévision. Et il n'y a qu'à voir la vitalité du marché noir des DVD pour évaluer en creux, les potentialités de l'industrie du cinéma en Chine : la quasi-intégralité des films qui sortent dans le monde, mais aussi la plupart des films chinois non autorisés, sont désormais accessibles aux masses chinoises, pour 1e, soit 6 fois moins que le prix des places dans un cinéma d'une grande ville. L'explosion du DVD pirate rend totalement anachronique la censure qui préside au choix très limité des films autorisés à sortir en salle.

Aussi, n'est-il plus surprenant de voir se fissurer le monopole idéologique et économique de l'État sur le cinéma. C'est dans cette optique que le gouvernement a autorisé, depuis 2002, les entreprises privées à investir dans le cinéma (sans être obligées de passer par un studio d'État), et a permis l'an dernier aux étrangers d'investir en tant que partenaires minoritaires dans des sociétés de production chinoise. Autre réforme : hormis certains domaines sensibles, tels entre autres, la politique, l'armée, la religion et la situation de Taiwan, les cinéastes chinois peuvent maintenant recevoir une autorisation officielle de tournage à partir du synopsis de leur film, et non plus du scénario complet. Le nouveau statut de Hongkong permet désormais aux films de l'ancienne colonie britannique d'être distribués quasi librement, ce qui en fait une porte d'entrée pour les capitaux étrangers. Dans l'exploitation, les investisseurs étrangers ont désormais le droit de détenir la majorité du capital d'une société. Américains (Warner Brother) et Asiatiques (Hongkongais et Coréens) se sont déjà engouffrés dans la brèche, puisque plusieurs chaînes de multiplexes sont en cours de développement. La Chine a aussi fait le pari de la technologie de projection numérique avec 25 écrans actuellement, soit le deuxième parc du monde après les États-Unis. Ce chiffre doit être porté à 100 d'ici fin 2004. Une politique volontariste qui pourrait porter ses fruits dans la mesure où elle permettra à de nouveaux acteurs de passer outre certaines des régulations qui corsettent une industrie extrêmement centralisée et bureaucratique.

Les signes du renouveau sont aussi de plus en plus visibles du côté de la production. Seulement 100 films chinois ont été officiellement produits en 2003, tandis qu'une vingtaine l'a été sans autorisation. La part du film étranger dans les salles serait de 60%, selon Dodona Research. Or, depuis 2003, le succès de Héro, le film de Zhang Yimou, record au box-office, a prouvé qu'un film chinois pouvait attirer les foules. Une partie des réalisateurs dits de la sixième génération (années 90-2000) fait aujourd'hui le pari d'un cinéma commercial populaire, miroir des aspirations matérialistes d'une population citadine en ascension sociale rapide. Il n'est pas rare d'y voir des personnages au mode de vie aisée, qui n'ont rien à envier aux Chinois de Singapour et de Hongkong, évoluer dans des intérieurs d'appartements particulièrement modernes et circuler en voiture de marque. On notera parmi les succès récents, la comédie sentimentale Baober in Love, coproduit par les Studios de Pékin avec un budget de 5 millions de dollars, et sorti sur 230 copies le jour de la St-Valentin. Ou encore, en moins caricatural, les films de Feng Xiaogang qui, à 43 ans, a su habilement renouveler la tradition du mélodrame chinois par des comédies qui battent des records au box-office. Tant et si bien que Cell Phone, le dernier film de Feng Xiaogang, a été coproduit par Columbia Tristar, la major américaine la plus impliquée dans la production locale, puisqu'elle a coproduit une demi-douzaine de films chinois depuis deux ans. Columbia a aussi investi dans Missing Gun, premier film de Lu Chuan, montré l'an dernier à Venise, un thriller psychologique avec Jiang Wen, acteur star chinois, et réalisateur de talent. L'efficacité de Missing Gun, ou encore la fantaisie de Spring Subway, de Zhang Yibai, issu lui de la publicité, sont autant de signes que le cinéma chinois est capable de plus en plus de variétés.

L'émergence de producteurs sérieux, capables de mener à leur terme des projets ambitieux, est un autre signe positif pour le cinéma chinois. C'est le cas de Dong Ping, le producteur des films de Jiang Wen (Les démons à ma porte), qui vient de fusionner sa société, Asian Union, avec la filiale cinéma de Polygroup, un de ces conglomérats d'État actifs dans le cinéma, et se pose ainsi en nouveau pôle incontournable de la production privée. Revers de la médaille, la quête tous azimuts de prestige via le cinéma n'aboutit pas toujours : ‘‘L'argent ne manque pas en Chine pour investir dans le cinéma, ni le désir. Mais beaucoup de sociétés ne savent pas comment s'y prendre. Elles n'ont pas le savoir-faire. Il n'y a pas encore en Chine de canaux établis pour la production et ça prive le cinéma de financement'', estime Runa Zhou, de Tomson Film, la société de production de Hsu Feng, l'actrice des films de King Ho et pionnière de la production privée puisqu'elle avait produit Adieu ma concubine, le film de Chen Kaige Palme d'or à Cannes en 1993.

Ce renouveau de la production profite aussi au “cinéma de la contestation'', celui des réalisateurs de la sixième génération dont les films, tournés dans des conditions réelles, proches du documentaire, clandestinement le plus souvent, décrochent des prix dans les festivals étrangers, mais ne sont pas autorisés en Chine. Paradoxalement, ces films s'attachent au sort des oubliés de la croissance, des marginaux et des parias, un thème qui irrite davantage les autorités que les préoccupations on ne peut plus capitalistes des nouveaux riches dont sont remplis les films estampillés par les studios d'État. Certes, un réalisateur qui filme sans autorisation ne risque pas l'arrestation, mais diverses vexations qui ne rendent pas son travail facile, et surtout, est privé de tout débouché sur le marché local. “On sent que nous traversons un nouveau printemps où tout est possible. Alors moi j'en profite, les producteurs veulent des films, je leur dis, tenez, voici le mien !” dit Wang Xiao Shuai, le réalisateur de Beijing Bicycle, dont les cinq films n'ont jamais été distribués officiellement en Chine. Grâce à l'assouplissement des mesures relatives à l'autorisation des films, son dernier synopsis a été accepté par les studios de Shanghai. Il prévoit de tourner cet été. De même, Wang Chao, dont le premier film, L'orphelin d'Anyang, n'avait pas été autorisé, vient de terminer Jours et nuits, dûment autorisé, financé par des investisseurs privés et un partenaire étranger, coproduit par Rosem Films avec l'aide du Fonds Sud. Si de plus en plus de réalisateurs, tels Zhang Yuan, dont les films provocateurs avaient marqué le coup d'envoi de la sixième génération au début des années 90, semblent s'accommoder du compromis, d'autres persistent et signent : “C'est une bonne chose qu'il y ait des producteurs privés, mais ils n'investiront jamais sur des sujets difficiles. Je ne suis pas pessimiste, mais il faut attendre. C'est en existant, c'est-à-dire en tournant nos films de manière indépendante, coûte que coûte, qu'on oblige le système à nous prendre en compte et à changer'', dit LiYang, le réalisateur de Blind Shaft, Ours d'argent à Berlin 2003. Longtemps réalisateur de documentaires sur la Chine pour la télé allemande, Li Yang a produit son premier film avec son propre argent et celui d'amis, et tourné dans une vraie mine, en conditions réelles. Primé dans de nombreux festivals à l'étranger, Blind Shaft n'a jamais été distribué en Chine, ce qui ne l'empêche pas d'être sur de nombreux étals de DVD piratés. S'il déplore ne rien toucher, le réalisateur s'amuse toutefois que son film interdit soit vu partout en Chine.


Brice Pedroletti pour lefilmfrancais.com
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09/06/2004
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